De la longue cohorte – devenue un peu épuisante – des représentants de l’antifolk, Jeffrey Lewis tire son épingle assez brillamment. Il a l’avantage d’être là depuis un bail, finalement, et puis, surtout, il a ce petit côté singe savant qui réveille l’attention du public de manière adroitement ludique. Pour son quatrième album, Lewis a concrétisé une idée qui lui trottait en tête depuis un moment : rendre hommage à Crass, groupe anarcho-punk britannique aussi touche-à-tout et engagé que souvent ardu à se fader, eut égard à l’enrobage musical volontiers abrasif et rudimentaire qui accompagnait leurs textes revendicatifs et dénonciateurs (qu’on parle de sexisme, racisme, capitalisme, consumérisme, militarisme, ou du climat répressif entourant l’ère Thatcher). De l’envie de reprendre un ou deux titres du groupe, clin d’oeil aussi sympathique que symbolique, il est passé à l’idée d’un album complet consacré aux chansons de Crass, tâche plus ambitieuse mais plus casse-gueule, tant le groupe traîne une réputation d’activistes sans concessions dont il est plus profitable de lire les textes que de poser un disque sur la platine…

Dés lors, le tour de force de cet album vient du fait que Jeffrey Lewis s’émancipe totalement de l’aspect « exercice de style » de son projet et des dangers qu’il lui sont inhérents (les tribute sont rarement passionnants de bout en bout mais fréquemment gentiment anecdotiques) pour transcender impeccablement le matériau d’origine. Qui pourrait imaginer que Crass se cache derrière de superbes ballades comme Where next colombus ? Et surtout l’élégant Demoncrats, digne des plus belles heures de Pearls Before Swine ? Qui pourrait soupçonner la rage punk originelle sous le calypso chaloupant et déconnant de I ain’t thick, it’s just a trick ? Oeuvrant tel un moine à son entreprise de réhabilitation, Jeffrey Lewis a enregistré cet album quasiment sans concours extérieur et c’est ainsi que l’ont retrouve notre homme-orchestre seul ou presque sur de nombreux titres, se dédoublant sur les guitares, bien entendu, mais aussi au piano, à la basse, au glockenspiel, à l’orgue, aux claviers, aux cordes (très réussies) ainsi qu’à divers bruitages sonores. Le collaborateur principal, sur ce disque, est son actuelle girlfriend, Helen Schreiner, qui rehausse le spectre sonore de Jeffrey Lewis par sa voix un peu cartoon, un peu nicotinée, lui donnant parfois la réplique, comme sur le country folk hilarant de Systematic death, ou prenant carrément la part du lion comme sur Big A, little A, un de ces titres où Jeffrey Lewis endosse son costume de folk-rocker bruitiste, rôle dans lequel il fait toujours mouche. Vautré dans son aire de jeu, Jeffrey lewis semble s’être amusé comme un petit fou et c’est ce qui confère sans doute une telle fraîcheur à l’ensemble de l’album. Rassuré de la trajectoire que semblait prendre son navire, il a toutefois pris quelques moussaillons en escale : on aura donc le plaisir de retrouver le frangin Jack Lewis, chantant toujours aussi faux, sur la pochade acide Banned from the Roxy (« Banned from the Roxy… it’s Ok / I never much liked playing there anyway / Said they only wanted well behaved boys / Do they think guitars and microphones are just fucking toys ? »). On pourra s’étonner que de ce que des chansons écrites il y a parfois trente ans abordent des thèmes ou des personnages immédiatement contemporains : c’est l’autre liberté qu’a pris Jeffrey Lewis vis-à-vis des originaux. Plutôt que de donner dans l’anachronisme – ou l’intégrisme stérile -, il a pris la liberté de retoucher certains textes pour qu’ils conservent leur portée critique ou polémique, remplaçant par exemple dans I ain’t thick, it’s just a trick une Sarah Farah Fawcett (Drôles de dames) sans doute inconnue des indie kids de 2007 par une Sarah Jessica Parker (Sex & the city) tout à fait en mesure de lui succéder dans son rôle d’icône télévisuelle.

En transformant les structures des chansons de Crass, leur réinjectant des marquages culturels actuels et les conduisant dans des territoires musicaux qui leur sont étrangers, Jeffrey Lewis réussit un double exploit : dépasser ses propres limites en faisant dépasser leurs limites aux chansons originales. On imagine volontiers que Punk is dead n’avait pas ce feeling à la Leonard Cohen initialement et sonne sans doute plus juste en l’état. Finalement, ce que le projet conserve de strictement en adéquation avec les préceptes libertaires de Crass est ce petit encart informatif sur la pochette, signé Jeffrey Lewis : « Je verse la moitié de l’éventuel argent que me rapportera ce disque à des oeuvres charitables que j’espère que Crass aurait approuvé ».

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