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Quelles qualités demander à un violoniste interprétant les Partitas de Bach ? Toutes et leurs contraires tant les expressions de cette musique touchent à l’universel. On a beaucoup glosé la dimension quasi divine de la musique du Kantor. Du Clavier bien tempéré aux Suites pour violoncelle, des cantates aux passions, sa musique est considérée comme une sorte d’ancien testament : Bach est Dieu le Père. Mais fut-il « musicien » ? Si être « musicien » c’est transmettre le bonheur, ou simplement du plaisir aux auditeurs et instrumentistes, alors Bach a mis cent cinquante ans à redevenir musicien. En relisant les critiques musicaux qui ont parlé de sa musique, on se rend vite compte que, s’il est respecté, il n’est pas aimé. Les œuvres de Bach, « qu’on ne vienne pas leur demander du plaisir. Il faut se placer en face d’elle comme un pénitent et les entendre comme une accusation », écrit Jacques Rivière au début du siècle. Joué sèchement, avec pour seul angle de vue une réflexion un peu froide sur la polyphonie (ses virtualités) et son motorisme rythmique, voilà un texte musical réduit à son strict sens didactique, solfègique. Cette « merveilleuse machine à coudre » s’écria Colette, dont le sens de la formule résume en trois mots des heures d’ennui. Le secret chez Bach, c’est qu’il faut oublier le métronome, et pour cause, cette machine idiote n’avait même pas été inventée. La seule question à éviter chez Bach est bien celle de son inhumanité. Et Jacques Drillon d’affirmer : « Il n’est pas Dieu, il est musicien. »

En 1717, lorsqu’il arrive à Coethen, J.-S.B. (on aurait presque envie de le tutoyer !) est un homme encore jeune qui a derrière lui une réputation d’organiste virtuose. La cour calviniste ne ressemble en rien à celle de Weimar où il avait composé ses premières cantates. Il trouve là un jeune prince passionné de musique qui lui offre un petit orchestre. C’est pour lui que naîtront les concertos brandebourgeois et l’essentiel de ses chefs-d’œuvre instrumentaux. Le violon, considéré comme essentiellement monodique, il réussit à le faire chanter sans aucun appui harmonique. Pas de clavecin ni autre basse pour soutenir la musique. Il ouvre des possibilités insoupçonnées pour cet instrument. La puissance dramatique qui sort de chaque suite est sans égale. Il faut écouter Sandor Végh gravir un à un les mouvements des trois sonates (ses fugues) et des suites de danses que sont les trois Partitas. On entre pieds nus dans la Chaconne de la 2e Partita. On pourrait lui préférer Arthur Grumiaux et Nathan Milstein. Ou encore un jeune homme solaire de 19 ans, Yehudi Menuhin. Nous ne sommes pas à l’école. Chaque violoniste pénètre avec une foi obscure dans cette musique. Et Drillon encore : « Bach ne nous apprend rien, il est posé sur le sol de la terre comme ce mégalithe Australie au milieu de la plaine. » Six œuvres comme la terre et le ciel réunis en un même puits. Territoire de la mémoire de la musique du monde. Si ce n’est pas Dieu, ça lui ressemble.