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4
sur 5

C’est en 1997 que le groupe Océan réuni par Isabelle Olivier prenait le large dans un premier disque remarquable, dominé par la personnalité musicale d’une jazzwoman, ce qui n’est pas si fréquent, et harpiste de surcroît -ce qui l’est encore moins. Dans un monde jazzistique franchement replié sur une étroite série d’instruments phares, c’est souvent avec curiosité que l’on appréhende l’heureuse émergence de timbres nouveaux : celui de la harpe, qui suscitait pourtant l’intérêt des arrangeurs dès les années 30, est rien moins qu’habituel. On croise Adele Girard dans l’orchestre d’Eddie Sauter et Verlye Miles dans les enregistrements avec cordes de Charlie Parker, puis plus tard, dans un rôle limité à l’enrichissement des couleurs instrumentales, Betty Glamann chez Pettiford et Ellington. Ce n’est cependant qu’avec Alice Coltrane que la harpe, dont elle tire les sonorités les moins conventionnelles, s’émancipe dans un cadre free-jazz.

La musique d’Isabelle Olivier s’avère donc résolument neuve, d’autant qu’au-delà de la seule mise en valeur de la harpe en voix soliste, elle apporte, avec des compositions réussies et un grand sens de l’arrangement, une vague de fraîcheur irrésistible. Réalisé par le saxophoniste Sylvain Beuf, que l’on retrouve en guest (sic) sur deux titres, Funny streams réunit un ensemble original avec violon (Nicolas Krassik), anches (Sébastien Texier, entendu ces derniers temps au sein de l’Azur Quintet paternel et, plus récemment, aux côtés de Christophe Marguet dans le splendide Les Correspondances), contrebasse (Jean-Philippe Viret, remplacé par Benoît Dunoyer de Segonzac sur deux thèmes) et batterie (l’irréprochable et toujours surprenant Louis Moutin).

Au centre des treize compositions dont elle signe la majeure partie, Isabelle Olivier s’expose dans différents contextes, solo, duo ou quintet, multipliant les rôles d’un instrument qu’elle maîtrise à merveille et dont elle tire des ressources parfois étonnantes. Entre des arpèges classiques (doublés des improvisations à l’archet du contrebassiste) et des sonorités aux parfums orientaux, jouant de la résonance et explorant toute la gamme des nuances, elle mène du doigt un groupe capable de contrastes et d’une imagination sans bornes. On peut se laisser emmener par intérêt poli pour cette étonnante musicienne qui parvient à imposer un instrument résolument inédit dans la grammaire du jazz. On la suit finalement très vite avec émerveillement, séduit par « la rencontre des éléments marins, terrestres et aériens » dont elle a fait le point de départ de ses musiques -emportées par les courants. Le groupe Océan pratique un jazz contemporain de la plus grande qualité, ouvert à d’innombrables influences, servi par des musiciens à l’indéniable virtuosité (on se répète sans doute, mais le jeu de Louis Moutin, aux baguettes comme aux balais et à mains nues, est réellement épatant), avec sans doute ce qui manque à beaucoup d’autres : une certaine dimension charismatique à laquelle il est difficile de rester insensible, et, surtout, une sincérité poétique qui donne à l’univers qu’il crée tout son attrait.

Isabelle Olivier (harpe), Nicolas Krassik (vl), Sébastien Texier (cl, as), Jean-Philippe Viret (b), Louis Moutin (dm), Benoît Dunoyer de Segonzac (b), Sylvain Beuf (ss)
Enregistré en janvier 2000