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3
sur 5

Pas moins vivante que les autres, la scène jazz canadienne se rappelle aujourd’hui à nous sous la forme d’un uppercut musical solide asséné par une jeune formation de Montréal qui, avec ce deuxième album, fait montre non seulement d’une maîtrise technique et d’une maturité irréprochables, mais encore d’une créativité et d’un souci poétique qui la place d’emblée parmi les plus prometteuses de ces prochaines années. Le groupe [iks] se forme en 1996 autour du bassiste Pierre-Alexandre Tremblay, multiplie les scènes canadiennes et les masterclass, et, sans perdre de temps, enregistre en septembre et octobre 1997 un premier album surprenant de vivacité et débordant d’idées, Punctum. Le souci d’éclectisme s’y reflète jusque dans les titres (en allemand, français, grec ancien ou symboles façon Ptolémée) de ces morceaux métissés, incisifs et colorés, jazz contemporain électrifié et électrisant d’une énergie furieuse et régénératrice.

Enregistré au printemps 99, ce second album, plus abouti, exempt de toute dérision mais traversé d’une même tangible motivation, propose une suite ambitieuse, sous-titrée Cycle aux Orishas et inspirée des « réponses apportées par le peuple Yoruba aux grandes questions universelles, réponses concrétisées lors de l’érection du Panthéon des Orishas ». De ces principes mystiques, le groupe tire donc un album organisé en trois tableaux (« un monde, une vie, un sens ») et une musique dense, puissante et élaborée, particulièrement riche dans ses ruptures et évolutions rythmiques -trois percussionnistes (Sébastien Côté, Guillaume Coutu-Dumont et Julien Roy) ayant pour ce projet rejoint le batteur Jean-Sébastien Nicol. A l’exubérante fusion de leur premier disque succède une progression plus compacte et subtile, traversée d’influences contrôlées et orientées. Si les parties percussives renvoient à la polyrythmie africaine et au groove urbain (le rôle du bassiste pivot Pierre-Alexandre Tremblay, posant les fondations ou emmenant le groupe en slap, est tout à fait étonnant), on repart dans les champs du jazz et des musiques contemporaines avec les mélodies et improvisations croisées du guitariste Sylvain Pohu et des cuivres Jean-François Blay (ténor) et Sébastien Jean (trompette). L’influence de M-Base et des différentes formations de Steve Coleman est sensible tout au long du disque -chez qui d’autre, d’ailleurs, retrouve-t-on la volonté de [iks] d’inscrire la musique dans un système philosophique ou métaphysique plus global ?

Cette proximité fait peut-être aussi la faiblesse du projet : ce que le groupe gagne en maîtrise et en recherche sur le délirant Punctum, il le perd sans doute en originalité… Quoi qu’il en soit, Une Heure volée au temps pose clairement [iks] comme l’une des formations jazz qui comptent aujourd’hui ; directs mélodiques aux inspirations innombrables et uppercuts rythmiques élaborés comme rarement, les prochains albums du sextet de Montréal nous jetteront sans doute dans les cordes.

Jean-Sébastien Nicol : batterie, Sébastien Côté, Guillaume Coutu-Dumont et Julien Roy : percussions, Pierre-Alexandre Tremblay : basse, Sylvain Pohu : guitare, Jean-François Blay : sax ténor et Sébastien Jean : trompette