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Qu’est-ce que vous voulez que je vous dise ? Ayons l’esprit pratique pour commencer. 399 francs pour 9 CD. 7 heures et 5 minutes de musique. 40 œuvres. Toutes dirigées par Stravinsky. Pochettes originales des 33 tours. Textes de présentation qui reprennent ceux du compositeur et je pourrais continuer longtemps. Je pourrais faire une analyse historique des enregistrements. Par exemple, rappeler qu’on distingue plusieurs périodes dans le travail de chef effectué par Stravinsky : les années 30 en Europe, puis les années 40 aux Etats-Unis avec le 78 tours. Les années 50 et le début du microsillon ensuite, enfin les années 60 avec l’assistance de son ami Robert Craft (dont on retrouve des textes dans la plaquette de présentation). Ce coffret reprend essentiellement des enregistrements de la dernière époque alors que Stravinsky dispose d’une plus-value technique et qu’il a revu une partie de ses œuvres. Mais faisons remarquer surtout qu’ils constituent un legs discographique unique dans l’histoire de l’interprétation et par ce fait de la musique. Aucun compositeur du XXe siècle n’a entrepris sur une si grande échelle ce qu’a réalisé Stravinsky, à savoir offrir une quasi-intégrale de son œuvre pour orchestre avec soi-même dans le rôle du directeur artistique et de l’exécutant.

Comment voulez-vous alors avoir le moindre jugement critique ? Alors bien sûr, la version du Boléro dirigée par Ravel n’est pas la meilleure. Stravinsky était-il un grand chef pour sa musique ? Et bien tout simplement oui. Chacune de ses interprétations constitue la référence. Certes, elle n’exclue pas d’autres versions, mais invariablement on y revient. Et ce par l’extrême précision et le souci de rigueur qui animent Stravinsky. Bien loin d’un Rachmaninov qui, dans les enregistrements de ses Concertos prend toutes les libertés qu’il veut, Stravinsky, au contraire, s’est attaché à rendre compte de l’articulation de sa musique, de son architecture. De son métier de compositeur en quelque sorte. Etat que les critiques de son époque ne lui reconnaissaient pas forcément. Quant à ses talents de chef d’orchestre, ils étaient carrément ignorés. On préférait largement Pierre Monteux, plus coloriste et sensuel. C’est ce même Monteux qui avait créé Le Sacre du printemps en 1913 au Théâtre des Champs-Elysées. Mais Stravinsky est tout aussi indispensable que Monteux.

Stravinsky n’avait pas le souci de faire « bien » sonner l’orchestre. Il mettait plutôt l’accent sur la lisibilité de la polyphonie, la clarté de la dynamique (quitte à en perdre le fil conducteur véritable). En cela, ses lectures ne sont pas « chatoyantes », ne resplendissent pas, ne bercent pas l’oreille. Elles sont plus souvent rugueuses qu’aimables. Stravinsky exalte le contenu expressif de ses partitions, en les dépeçant un peu à la façon d’un chirurgien. Cela, Boulez n’y est pas parvenu complètement. Stravinsky était bien trop conscient de ce qu’il écrivait pour ne pas maîtriser la substantifique moelle de ses compostions ! Faut-il d’ailleurs parler de cette musique, écrire sur elle ? Non. L’écoute de ces neuf CD vous suffira pour analyse et vous procurera un bonheur immense. La musique de Stravinsky se goûte avec la plus grande délicatesse, le plus grand respect. Il restera celui par qui le scandale est arrivé, celui que l’on ne pourra jamais comparer, celui qui fut successivement romantique, avant-gardiste, moderne, sériel, classique et lui-même toujours. Définitivement irremplaçable. Igor, je t’aime.