« Des fois, tu écoutes des trucs vraiment bizarres ». Je me souviens avoir essayé d’expliquer à un mec qui aimait les voitures combien j’avais apprécié le concert des Crystal Castles, la veille à Toronto. L’aller au Social sur Queen St, les galeries d’art avec des rétrogamers défoncés en vitrine jouant jusqu’à pas d’heure le soir avec leurs yeux de merlan frits, la file d’attente qu’on a découverte par surprise alors qu’on espérait juste un verre, la prise d’assaut du club avec le stroboscope tendu à bout de bras par la chanteuse qui était tout ce qu’on pouvait apercevoir de la scène, les basses saturées qui te crèvent la poitrine et les silhouettes à contre-jour qui s’agitaient collés-serrés. Et puis je lui ai fait écouter Alice practice, et la seule réaction qui en est ressortie, c’est un sourire et « tu écoutes des trucs vraiment bizarres ». Health, c’est un peu le même problème, c’est pas sorti en France donc personne connaît, et pourtant pour faire chier les voisins ou tuer une soirée, il suffit juste de passer leur Courtship à plein volume entre deux bangers -là tous les regards se jettent sur toi, et les invités se muent en incompréhension. Ce sont deux tremblements de terre que je n’arrive pas à expliquer, pas plus qu’un disque des Boredoms ou des Liars, et ça me désespère depuis le temps que je veux en parler. Les albums éponymes Health et Crystal Castles partagent le même label, mais n’ont fondamentalement rien à voir sinon qu’ils travaillent tous deux au corps une même matière sur la longueur d’un album jusqu’à la faire exploser partout contre les murs.

Prenons Health, le plus vieux – et certainement le plus idiot – des deux : c’est du bruit et des cris, qui rappellent les intermèdes de Cornelius quand celui-ci s’excite à couper sa guitare en petits morceaux (Gum, Scum, ce genre). En intro, le groupe transite du silence au drone pur avec Heaven, batterie martiale ralentie et incision de cordes dans les aigus. Une fois ce paradis atteint, le son ne va nulle part ailleurs, et rien d’autre ne se joue plus qu’une bataille avec les mêmes instruments, où l’auditeur encaisse très cher les dissonances, chausse-trappes et ruptures de ton schizophrènes. Girl attorney pourrait être un tube des Gang of Four compressé sur 30 pauvres secondes – entendre une sorte d’orage harmonique déployé en toute froideur métronomique. Triceratops, seul « tube » potentiel, ressemble davantage à un agrégat de medleys, tantôt Liars pour les choeurs du refrain, tantôt Battles pour les roulements de batterie hyper carrés. On entend aussi des stabs de guitare, des cris reptiliens (Crime wave), parfois des kicks qui suggéreraient presque une envolée disco/glam (Glitter pills) si le combo n’amorçait dans la seconde un autre mouvement pour cogner droit au cerveau. Il y en aura évidemment pour ne voir en Health qu’une espèce de monstre ramassé sur trente minutes, impossible, inhumain et sadique quand il raille l’auditeur sur le temps perdu à l’écouter (Lost time). Les autres qui échoueront comme moi à expliquer pourquoi ils aiment abrégeront le flot d’incohérences et n’auront aucun scrupule à garder le secret pour eux, donnant à cette cure des allures de plaisir interdit.

Crystal Castles est sorti courant mars, trop tard pour l’opportunisme nu-rave ou l’enthousiasme à la découverte des compilations Kitsuné. Untrust us et son sample de DFA 1979 est de toute façon assez honnête dans son titre pour écarter les questions de crédibilité – le groupe expédiant à l’arrache en début de disque ses tubes Alice practice ou XXZXCUZX Me, furies 8-bit enregistrées au hasard d’une répétition. Plus intéressants sont les nombreux écarts pop, jamais développés le temps d’un 12 pouces : la ritournelle émo Courtship Date dont on ne saisit rien au chant, ou Good time, sa ligne de basse disco et ses arpèges nostalgiques désaxés. On pouvait craindre hurlements, claviers saturés et crashs de synthèse, le duo a eu l’heureux instinct d’adopter des formats pop très évidents pour ses Vanished ou Black panther, qui opposent à la gravité de Knights et Love caring la paire de mélodie la plus touchante que j’ai entendue depuis les thèmes de Mario Bros ou Bugs Bunny sur NES. Instant de grâce, l’anomalie Tell me what to swallow clôt cet équilibre insaisissable sur une respiration shoegaze proche des Slowdive ou Broadcast, dans sa retenue minimale et ses aplats de guitare sous reverb.

Alors oui, Crystal Castles a tout pour énerver, la régression infantile, le coq à l’âne incessant, la péremption rapide, l’emphase chiptune et tout ça. On peut aussi n’en avoir rien à foutre parce que, définitivement, il n’y a pas que cela à entendre. De toute façon, vous pourrez toujours hurler combien vous détestez ces artistes, leurs albums et concerts le feront plus fort que vous. Et pour ceux qui ne saisissent pas le 5/5, fallait juste avoir 20 ans et être là.

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