Nouvellement signé chez Social Registry, fief de la fine fleur freak’n’chic new yorkaise (Magic Markers, Gang Gang Dance, Blood on the Wall, Psychic Ills…), le discret duo Growing n’en est pourtant pas à son coup d’essai. Leurs albums « officiels » (The Sky’s run into the sea chez Kranky et les admirables His return et Vision swim sur Troubleman Unlimited), si l’on omet une pléthore de productions sur de divers micro-labels, sont de petits bijoux d’ambient-pop abstraite qui concilient la rugosité bruitiste et les nappes planantes à la Brian Eno. Avec ce mini-LP, Growing avance encore d’un cran dans cet amoncellement de textures shoegaze desquelles émanent de fines étoffes mélodiques, comme extirpées d’une centrifugeuse. A rebours des conventions en vigueur dans le rock, c’est ici l’accumulation de processing électroniquequi mène à l’architecture des morceaux et non l’inverse. Loin pourtant de se laisser cannibaliser par des effets trop gloutons, Growing fait preuve d’une grande parcimonie dans leur utilisation. Comme de méticuleux jardiniers, les deux artistes cultivent avec délicatesse leur semence, qui bourgeonne et se déploie sereinement au fil de compositions diffractées, kaléïdoscope de ritournelles outer space. Chez Growing, pas de clivage entre le bruit et la mélodie, la distorsion EST la mélodie, au point où tout instrument est méconnaissable, comme si Oval ou Fennesz (auquel la guitare filtrée et délayée de Lateral fait irrésistiblement penser) s’étaient bricolé, en lieu et place du laptop, un attirail électronique rudimentaire, grouillant de fils dénudés sujets aux courts-circuits et de pédales reliées entre elles crachotant un glitch d’un autre monde.

Pourtant, les paysages sonores traversés, malgré les sables mouvants, le blizzard ou l’épais brouillard qui les envahit parfois, sont étrangement fluides et confortables. On s’y délasse, dans un moment contemplatif, comme dans une source d’eau chaude au coeur d’un glacier. Long drone progressif partant d’un simple motif sonore sculpté dans la flanger et le delay, Swell nous ouvre les portes du paradis, non loin de leurs prédécesseurs My Bloody Valentine, Astral Social Club ou Sunroof!. Plus dépouillé, First contact en est le contrepoint et donne l’impression d’entendre la mélopée diaphane de Rencontres du Troisième Type secondée par les trépignements cahoteux de Black Dice. Jamais tonitruants, le duo pratique une forme d’économie dans la saturation, leur chaos s’assemble en toute aisance, comme s’il était parvenu à isoler les quatre coins d’un puzzle infini. Toute en nuances et en variations sur un monochrome, leur musique pourrait être qualifiée d' »impressionniste », mais on pourrait tout aussi bien la comparer à une forme sonore de « land art ». A la fois âpre et contemplative, sans se complaire dans les folkeries chichiteuses ou le lyrisme béat, Lateral réveille le flux primordial de la Vie et parvient à capturer une denrée rare: quelque chose de l’ordre de l’éther si cher à Wilhelm Reich. Vingt minutes, c’est trop court : on en redemande.

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