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5
sur 5

Roberto Alagna (Roméo), Angela Gheorghiu (Juliette), José Van Dam (Frère Laurent), Simon Keenlyside (Mercutio), Claire Larcher (Gertrude)… Choeur et orchestre du Capitole de Toulouse, Michel Plasson. 3CD [Rom].

Si Michel Plasson allait, quinze après sa première version (Kraus/Malfitano, EMI), remettre l’ouvrage sur le métier, c’était avant tout pour lui, et pour lui seul : Alagna, Roméo du siècle, de ces personnages qui se confondent à jamais avec leurs interprètes (Callas et Tosca, Schwarzkopf et la Maréchale…), qui marquent définitivement une carrière, aussi jeune soit-elle. Toulouse, Paris, Londres, New York, enfin, le mois dernier, ont déliré devant le miracle : réunion, en une seule et même voix, d’un timbre, d’un style, d’un phrasé, d’un idiome !… absolument adéquats. Et avec ça, une présence, un engagement de tous les instants, que le ténor parvient à restituer, quasi intacts, dans les conditions du studio : moment suspendu, comme éthéré, à la fin de l’acte II (« Va, repose en paix ! Sommeille !« ) ; douleur et colère mêlées, dans le vibrant « Ah ! jour de deuil« … tout est là, tel qu’on en rêvait, tel qu’on n’osait l’imaginer gravé, un jour, de telle manière. Historique.

Pour Angela Gheorghiu, il en allait tout autrement. Une Juliette -improbable, sur le papier-, allait-elle en effacer une autre, bien réelle et bien émouvante, celle-ci : Leontina Vaduva, qui forma, avec Alagna justement, le couple ineffable des soirées toulousaines et londoniennes, et qui aurait eu naturellement sa place ici ? On sait ce que l’on sait, Vaduva reste de toute façon une Juliette enchanteresse, et son heure viendra, aussi, au disque. Mais Gheorghiu !!! Tour à tour chavirante (dans la Valse), bouleversée et bouleversante (dans tous les duos), frémissante (son « N’es-tu pas Roméo ?« , à l’acte II) et immense tragédienne (« Verse toi-même ce breuvage« ), elle est tout simplement, et sans jamais l’avoir incarnée avant sur scène -mais depuis, au Met !-, comme l’une des plus belles Juliette qu’on ait pu entendre.

Roméo + Juliette, inutile, donc, de vous dire que c’est l’extase ! (Petit aparté à ceux qui goûteraient peu ce genre de grand opéra français, ils auront compris que nous n’étions (mal)heureusement pas des leurs…).
Difficile, évidemment, de réunir un entourage au diapason parfait : tout le monde ne convainc donc pas à pareille mesure. Van Dam est toujours un frère Laurent admirable, Keenlyside confirme les espoirs que beaucoup placent en lui, le reste du cast est honnête, pas plus. Mais honneur, enfin et surtout, à Plasson et aux forces du Capitole, qui hissent, une nouvelle fois, cette musique à des sommets de pureté, de chic et de beauté jamais atteints… sinon par eux-mêmes ! Des préludes extatiques (II et V) au tourbillon de la vie (Valse, ballet…), le chef toulousain dépoussière cette partition forcément hyper-romantique, ne laissant jamais à aucun des deux amants le temps de s’écouter chanter -sinon l’un l’autre, et jusqu’au dernier souffle. C’est sûrement moins spectaculaire que le genre de direction que l’on a entendue, notamment, sous la baguette de de Billy, au Met (où Alagna et Gheorghiu se surpassent, un live à conserver précieusement !), moins efficace mais tellement plus poétique !

Trois heures de grâce absolue, le plus bel opéra de Gounod (selon nous), dans sa plus belle version jamais enregistrée, et un couple mirobolant, entrant de plain-pied dans la légende.

Stéphane Grant