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3
sur 5

Guess Who’s Back (Part 2) : où il sera de nouveau question de retour… mais pas d’un retour en forme de flash-back comme celui de Sir Menelik, un vrai come-back, assorti de vraies retrouvailles, aussi improbables qu’éphémères, comme il se doit : celles du trio infernal, Scarface, Willie D, Bushwick Bill, tous trois réunis comme à la grande époque où ils entraient dans l’histoire du rap derrière un lit d’hôpital lancé à pleine vitesse, sur la meilleur pochette de rap de tous les temps (We can’t be stopped, 1991, par ailleurs l’un des meilleurs albums de rap de tous les temps) ; un réunion qui plus est orchestrée sous les auspices du label de leur scandaleuse splendeur passée, Rap-A-Lot, la petite entreprise made in Houston de J Prince.

Les Geto Boys sont de retour, donc. Et alors ? lâcheront les plus blasés, ou les plus anciens, qui ont déjà vu le(s) retour(s) d’Afrika Bambaataa (une fois tous les quatre ans), de LL Cool J (une fois tous les deux ans), de Kurupt et de Death Row (une fois par an, en général l’été, lorsque les journaux espèrent faire vendre en mettant une interview de Suge Knight à la une), de Rakim, de EPMD, de Pete Rock & CL Smooth, de Nas (haussement de sourcil) ou de Dr. Dre (nouveau haussement de sourcil, lueur d’intérêt dans l’oeil des plus blasés). Mais ne nous affolons pas : The Foundation, nième album des Geto Boys dans une discographie déjà passablement compliquée, compte tenu du format pour le moins aléatoire du groupe, n’est ni [The Chronic] 2001, ni Street’s disciple. C’est juste un bon album, pas très moderne mais pas vraiment daté non plus. Et c’est un album des Geto Boys. Je veux dire, des vrais Geto Boys, la triplette du début des années 1990, les seuls rivaux sérieux des NWA featuring Ice Cube de la grande époque, ce triumvirat d’affreux tout droit sortis du cauchemar d’un Klansman du Deep South : Scarface le sale type à l’air de prêcheur (ou l’inverse), Willie D le costaud aux manières de brute, et Bushwick Bill le nain maudit.

Ils sont donc là, tous les trois – du moins, sur le disque, car il semble que la « réunion » n’ait jamais véritablement eu lieu dans le studio -, et ils n’ont guère changé. Pur produit de consommation, à la façon de ces films dont on a l’impression qu’ils sont construits uniquement autour de leur affiche (Ocean’s twelve, J’adore Huckabees), l’album tient en effet relativement bien ses promesses, offrant aux fans à peu près tout ce qu’ils attendent : Scarface revient dans son grand manteau noir d’affranchi qui « connaît tous les trucs du Jeu » (G-code), partageant avec nous, pauvres mortels, sa sagesse de gangsta qui sait pleurer (comme sur I tried, lorsqu’il se souvient de cette fille qu’il connaissait, morte d’un cancer du sein). Willie D, qui n’a jamais été le Geto Boy préféré de quiconque, rejoue sa partition de gros dur, posant au realest Nigga promettant à son public, dans un grand élan spinaltapien à la sauce hip-hop de lui « découper l’cul, dans la jambe, dans l’buffet, l’dos et la bouche » (sur Declaration of war). Et Bushwick Bill est toujours ce freak effrayant dont la seule présence fait une bonne partie du charme malsain du groupe -ce qu’il sait évidemment, ce qu’il a toujours su, parvenant ainsi, même sur un produit marketing comme celui-ci, à glacer son auditeur en lâchant de sa voix lasse et éraillée des trucs comme cette simple question : « Mais pourriez-vous vous imaginer à ma place, pour une heure, un jour, une semaine, un mois, un an ? » – juste après avoir prétendu qu’il avait une « bonne vie », et que ces rimes qu’il lâchait n’étaient pas pour une « chanson pauvre de moi petite chose » (Leanin’ on you).

Tout cela débute sur des synthétiseurs gras et lourds qui rappellent le Moroder de Scarface (évidemment), une tonalité dont les 14 morceaux suivants ne s’éloigneront guère -juste ce qu’il faut pour mettre ce brouet de salauds (pour paraphraser le Miles électrique de 1970) à la mode du jour : on entend ces voix soul pitchées chères à Kanye West et Just Blaze sur Leanin’ on you, ces plages de synthétiseur entêtantes et simplissimes qui font aujourd’hui la réputation du son sudiste, de Mannie Fresh à Lil Jon (When it’s get gangsta, G-code– qui s’offre, suprême étrangeté, une sorte de reniflement (white lines ?) en guise de boucle) ; on y entend même de temps en temps un bon vieux sample des familles (la wah-wah de 1,2, The 3). On navigue ainsi sans cesse en équilibre instable entre l’évidence pop, le mauvais goût et l’exploitation pure et simple.

Mais les disques des Geto Boys ont toujours été comme ça. Parce que les Geto Boys ont toujours été comme ça : dans leurs poses, dans leurs fringues, dans leurs mots, on trouve toujours cette petite chose incontrôlable (ou même cette GROSSE chose, quand on se souvient de la folle cavalcade de We can’t be stopped) qu’on appelle l’authenticité ; c’est à cause de cela que, contrairement aux NWA hyperboliques et caricaturaux d’Efil4zaggin, matrice de tous les mythomanes gangsta des années 90-00, les Geto Boys n’ont jamais été à proprement parler à la mode, même s’ils ont été populaires : ils ne se sont jamais réduits à une recette, à un pur coup de cynisme commercial. Davantage que leurs postures de gros méchants, c’est cette maladresse irréductible qui fait échapper leurs disques au formatage pop ; et qui les rend réellement effrayants. C’est exactement ce que l’on retrouve ici, malgré les scories inévitables de ce genre d’exercice à usage essentiellement lucratif. Album moyen, mais grand groupe.