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sur 5

Décembre 1988 : au-dessus de la ville de Lockerbie, au nord de Londres, le vol 103 de la PanAm s’écrase. Parmi les centaines de victimes de cet attentat resté dans toutes les mémoires figure le nom de Bill Cadman. Nom anonyme d’un ingénieur du son. Un ami de Gavin Bryars. Pour rendre hommage à son compagnon de route, que fit Bryars ? Il composa un Requiem, genre sacré qui a inspiré au plus haut niveau messieurs Mozart, Fauré, Duruflé, Brahms… L’œuvre n’échappe pas aux rituels du genre : texte en latin, composé de cinq épisodes. Les parties traditionnelles de cette messe des morts (Kyrie, Agnus Dei et in Paradisium déjà utilisé par Gabriel Fauré) sont complétées par deux sections : Bede (avec ténor) et Creation Hymn (avec baryton) d’après des textes traduits (en latin) du premier poète anglais de l’histoire : Caedman (jeu de mots !). Bref, une musique hors du temps, accompagnée par l’ensemble Hilliard, célèbre pour ses interprétations de musique ancienne. Cette messe avec violes de gambe est tout à fait obsédante et contient une émotion évidente. Elle aurait presque pu être composée il y a cinq siècles, mais ne recèle heureusement pas le côté fallacieux des compositions d’Arvo Pärt.

Gavin Bryars que l’on vient d’entendre aux côtés de Merce Cunningham dans Biped au Théâtre de la Ville est un compositeur important de notre temps. A en juger par l’émotion strictement épidermique qu’il suscite ici, c’est même l’un des très grands artistes d’aujourd’hui. Longtemps considéré comme le partenaire de spectacles visuels, il est vu (en France du moins) à la manière des compositeurs de musique de film, comme un illustrateur. Le XXe siècle français aime les purs et durs, qui jamais ne se sont sacrifiés aux vagabondages des genres. A l’évidence l’ami de Bob Wilson les transcende. A écouter le fantastique cycle de mélodies Adnan song book qui complète ce disque, on observe le renouveau d’un genre formidablement sensuel qu’ont porté au plus haut Gustav Mahler ou Richard Strauss.

Luxuriance des contours de la voix, vibration incandescente de l’ensemble (moderne) autour de Valdine Anderson. Deux clarinettes se glissent subtilement dans les méandres du timbre de la soprano. La précision de l’écriture, les finesses de l’orchestration sont la signature d’un maître. Pour sept minutes encore, Bryars nous offre l’épilogue de Wonderlawn, composé en 1994 pour la chorégraphe Laurie Booth. Les arpèges de la guitare (électrique), la présence lyrique de l’alto font de cette pièce un easy listening tout à fait savoureux. Peut-être trop. En plus, Wonderlawn est dédié aux deux filles Ziella et Orlanda de Bryars. Il ne manque plus qu’à mettre leurs photos sur la pochette !