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sur 5

The Argument est le genre de disques que l’on se prend dans les dents comme un baiser violent ou plus clairement comme une baffe salutaire. Voilà des gens qui depuis des années auraient pu baisser les bras, se reposer sur leur réputation d’intègres sommités post-hard-core, réjouissant régulièrement une base de fans purs et durs. Que Fugazi sorte aujourd’hui un album à ce point excellent n’en est que plus agréable et déroutant. Mais somme toute d’une logique implacable.

Car depuis quelques années déjà, c’est évidemment en Amérique que le rock a repris des couleurs (les avait-ils vraiment perdues?) Et c’est précisément au sein des mouvances emo et post-hard-core que les plus beaux fleurons se cachaient. Peu connus en France pour l’instant, des groupes comme The Promise Ring, Jimmy Eat World ou Pedro The Lion ont certainement cent fois plus à voir avec les Smiths que les sinistres platitudes mercantiles dont nous abreuvent les îles britanniques, tous ces groupes éminemment détestables de vanité, médiocres et contents d’eux-mêmes, qui n’ont rien à dire, qui font des chansons incontinentes sur la pluie et le beau temps et surtout qui chantent avec une emphase détestable et malhonnête. Des groupes qui rendent pénible jusqu’à la fréquentation de certains débits de boisson. Des groupes tièdes qu’il est temps de nommer (Travis, Coldplay et le petit dernier mais qui n’est pas le moins pire, Starsailor : aussi glamour qu’une transaction bancaire) qu’on finira par passer un jour par les armes. Qui les pourfend d’ailleurs chez eux ? Mogwai, un groupe de fans de Fugazi.

L’an passé un groupe aussi ouvertement post-Fugazien qu’At The Drive-In avait déjà réussi à en réconcilier plus d’un avec l’électricité, l’excitation et la sueur, à rendre palpable cette énergie primitive, à transmettre une sorte de passion intime qu’on a pour la musique et qui pris souvent au cours de l’histoire le nom de « Punk Rock ». Cette année il y eut les White Stripes et The Strokes, mais ces derniers ne sont qu’un bon groupe de pop, fascinants pour des amateurs de hype saisonnières généralement incultes, un peu tièdes pour nous. Cette année il y aura donc aussi dans la liste des disques électriques et habités le nouvel album de Fugazi. Un disque qui reste d’une sobriété communicative mais qui sait également montrer comment un groupe vétéran peut évoluer et se bonifier avec le temps. On soulignera deux ou trois choses : qu’à force de produire des formations aussi douées que Blonde Redhead, Guy Picciotto a fini par emmener le groupe vers une vraie subtilité, dépassant un jansénisme musical qu’il avait contribué à inventer, arrivant même à nous faire entendre les Beatles sur un disque de Fugazi (Strangelight) ; qu’on rangera The Argument à côté du 1000 Hurts de Shellac (autre cas de vraie intégrité ayant laisser son coeur transparaître dans ses disques) ; qu’il y a sur ce disque des rythmes ébouriffants, des guitares immaculées. Qu’il est surtout une baffe cinglante et franchement méritée, balancée avec conviction aux figures pathétiques de ceux qui ont osé affirmer que le rock blanc avait perdu son âme.