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4
sur 5

Au début, ce disque s’écoute comme une hilarante variation/extrapolation autour de la fin des années 70, une sorte de vaste cut-up de références inavouables mais pas inavoués. On se dit qu’on a trouvé là notre Beck à nous -à savoir un crooner-récupérateur de génie, un épouvantail capable de tout pour nous donner notre dose d’esbroufe quotidienne. Seulement Bobby Conn est tout sauf une dose d’attitude en intraveineuse. Déboulé de presque nulle part, cet ex de la bande à Skingraft (génial label de Chicago dédié aux marges et aux musiques les plus effrontément innovatrices de la Windy City) signe son premier opus pour Thrill Jockey après deux albums et un EP de chansons d’amours qui ont forgé son statut culte de crooner de l’underground et des marges. Et en profite pour se réinventer et revisiter vingt ans de musiques.

Admirablement produit (entre autres par Jim O’Rourke, qui avait déjà produit Rise-up en 1999) et arrangé (par sa comparse violoniste Monica Boubou) The Golden age est un essai conceptuel où Conn confronte l’âge d’or de sa jeunesse décadente et celui forcé et dicté par la culture économique dominante de notre beau monde contemporain. Sérieux ou franchement ironique ? C’est là tout l’intérêt du personnage de Bobby Conn et de sa musique fantasque. Jouant sur un sens du décalage extrêmement subtil et un amour réel des marges dont il fait de toutes façons partie, Conn joue à la corde à sauter entre bon et mauvais goût, amusé et franchement ému. Il nous chante le désarroi des rejetés de l’Eden économique américain (des rats qui se noient dans les égouts, dans la chanson-titre de l’album), des putes amoureuses de leur travail (Whores, dans lequel il scande un très touchant « I’m so proud of being a whore« ), de la jeunesse qui se crame la tête (Angels) et consomme « parce que c’est tout ce qui compte » (Winners). Bobby nous conte des souvenirs d’adolescence de parties cocainées, d’errances romantiques sur les routes (You’ve come a long way down) et joue avec les clichés des seventies comme le faisaient en leur époque Ralph Bakshi (Fritz the cat) ou Crumb, eux aussi rejetons-déchets de l’Amérique gagnante.

Harmony Korine avait choisi le grindcore pour illustrer les errances des personnages de son film Gummo, Bobby Conn est de la génération précédente, et il illustre donc ses récits avec le funk de Midnight Star et des Jackson 5, la fusion du Mahavishnu Orchestra et des Headhunters, le rock de Free ou Yes et le hard rock de Judas Priest. Le résultat est aussi aberrant que monumental. Bobby et ses compagnons échafaudent des structures alambiquées jusqu’à l’excès, arrangées avec une rare délicatesse et une production machiavéliquement séductrice (encore une fois, O’Rourke fait des merveilles). A Taste of luxury ouvre le bal en fanfare dramatique et théâtrale : nous sommes à Las Vegas, Bobby arrive sur le ring, à grands renforts de cuivres et de guitare fusion. Puis le rythme se ralentit. Ouverture de comédie musicale, Bobby et le héros décadent que le luxe va détruire. Sur Angels, ce n’est pas lui qui a des hallucinations, c’est son pote Richard. Bobby danse sur des mauvaises cassettes, en slip de bain, complètement défoncé : un rock habité, de pacotille (celui de la comédie musicale Hair), illustre cette danse de la mort. You’ve come a long way down simule l’excès jusqu’au bout -après une intro de comédie musicale ultra-baroque, une ballade hard se mue en un interminable échevelage prog-rock. Ce n’est plus une chanson, c’est une histoire, et effectivement, seules les comédies musicales des seventies utilisaient autant les vertus dramatiques du rock. Plus léger, The Best years of our lives singe Bacharach pour un moment de pur bonheur nostalgique. Winners est une pure fantaisie de soul blanche, histoire de stigmatiser un peu les vertus de l’argent. Golden Age est le logique moment d’introspection de la pièce, dramatique et baroque, la seconde d’angoisse d’Alice Cooper. Explosion de moogs, dégoulinade de rimmel. On se reprend. No Revolution explose en funk lourd et hardcore, hand-claps, wah-wah et moogs tournoient pour un éclair de bonheur électrique. Pumper avance ensuite, lourd et ravageur, comme le hard gothique avant l’heure de Blue Oyster Cult et, of course, du Rocky Horror Picture Show. Whores clôt le voyage avec une histoire de putes et une ballade merveilleusement légère. Bobby se pose, nous sommes repus. The Golden age est incontestablement l’un des grands albums rock de cette année.