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Ca y est, on la tient. La chose n’a pas été aisée. L’année dernière, si vous étiez déjà là, on avait fait la fine bouche devant l’intégrale du Wienerkonzerthaus Quartett. Reconnaissons maintenant que nous avions été un peu sévère. Mais cette intransigeance était due à une insatisfaction latente, à savoir l’existence d’une intégrale « moderne » des quatuors à cordes de Schubert. Les intégrales des 16 quatuors de Beethoven sont nombreuses. Schubert n’a pas connu le même sort. Non pas que les versions isolées manquent : pour La Jeune Fille et la mort, on a pu compter près de trente enregistrements disponibles, dont au moins le quart de haute volée : dans le désordre citons les Busch, Amadeus, Berg, Juilliard, Italiano, Prazak, Lindsay, Artis, Melos, Budapest qui en ont laissé une interprétation marquante. Parmi ceux-ci le Quatuor Melos a été le seul à réaliser une intégrale vraiment notable. Faut-il plus de courage pour se lancer dans les quatuors de Schubert que dans ceux de Beethoven ? Oui, car le risque est grand de faire fausse route, de se concentrer sur les grandes pages de la fin, véritables chefs-d’œuvre dont il est difficile de se relever après les avoir travaillés.

Les quatuors de Beethoven sont répartis en trois périodes, ceux de Schubert se distinguent entre ceux de la « jeunesse » et ceux… d’après 1813. Peut-on parler de jeunesse pour un homme mort à peine âgé de 31 ans ? Les quatuors s’articulent de manière égale autour de cette fracture. Par ailleurs, les quatuors de Schubert sont souvent présentés comme le double féminin des quatuors de Beethoven. Cette idée reçue a la vie dure. On a également l’habitude de former deux couples chez les classiques viennois : Haydn-Beethoven d’un côté, Mozart-Schubert de l’autre, la forme sonate d’un côté, le langage et l’harmonie de l’autre. Vision séduisante mais très largement fausse. Schubert n’a pas composé une grande fugue pour plaire aux modernes du XXe siècle. Mais à jouer son œuvre, la forme soi-disant classique se fait profonde et tout aussi « métaphysique » que chez Beethoven, le charme galant en plus. Schubert était apparemment un mondain. Il jouait de la musique dans les salons. Il composait cependant bien seul. N’a-t-il pas effrayé ses contemporains ? Un seul de ses quatuors fut édité de son vivant. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, on ne connaît pas bien les quatuors de Schubert. Pour toutes ces raisons, l’intégrale du Quatuor Auryn s’impose comme un outil indispensable pour tout mélomane.

Qualités de ces six disques : chacun est composé comme un programme de concert potentiel. A rebours d’une perspective historique et linéaire, le Quatuor Auryn jette des ponts inattendus entre les œuvres, éclairant par exemple le 15e quatuor avec deux quatuors de 1811 et 1813. L’ultime page de Schubert, son plus beau quatuor certainement, se reflète ainsi dans son passé de jeune homme de 15 ans ; à 30 ans, il était devenu un vieillard, un sage. D’un point de vue technique, cet ensemble allemand est absolument irréprochable : virtuosité, précision, tenue stylistique, articulation, contrastes. On ne peut rêver plus bel équilibre sonore. De plus, le Quatuor Auryn (symbole de l’intuition dans l’Histoire sans fin de Michael Ende, comme le rappelle le livret) respecte le jeu des lignes comme aucune autre formation. Pas d’enflure romantique, pas de prétention interprétative, il respire un souffle d’humilité, de lyrisme tranquille. Ne nous y trompons pas cependant : il y a toujours au détour d’une inflexion rythmique ou harmonique cette touche dramatique qui jette un voile noir, un drap d’angoisse. Les riches couleurs qu’exhale le 13e Quatuor « Rosamonde » sont à plus d’un titre exemplaires. Sans jamais faire oublier les versions plus brûlantes, incandescentes, des Berg ou des Prazak par exemple, le Quatuor Auryn charme progressivement nos oreilles. On ne connaît peut-être pas encore assez tous les quatuors de Schubert ; on les connaît mieux.