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sur 5

On ne compte plus les tentatives passées de faire se rejoindre jazz et musique « savante » (lire « écrite », « composée », « classique » : tous adjectifs inadéquats ou partiels). Les récentes incursions symphoniques de Michael Mantler, Egberto Gismonti ou Terje Rypdal n’évitent pas le vieil écueil de la simple juxtaposition de deux langages pré-constitués. La récente convergence de la musique contemporaine et de l’improvisation laisse pourtant entrevoir de nouvelles possibilités. Aussi assiste-t-on depuis quelques années à une floraison exceptionnellement riche de projets très convaincants. L’Ensemble Oggimusica rassemble des musiciens venus de tous horizons : baroque, classique, contemporain, jazz ; interprètes, compositeurs ou improvisateurs, ils ont mis en commun leurs expériences et invité pour un programme précis la pianiste suisse Irene Schweizer. Un choix judicieux puisque depuis bientôt quarante ans, elle fait preuve d’une inventivité constante, rigoureuse, qui soumet au souci permanent de la forme son approche globale du piano. Personnalité importante du monde en expansion de l’improvisation libre, elle sait rendre insensible le passage de l’écrit à ce qui le déborde, investir la moindre note écrite du supplément d’énergie qui l’ouvre à des prolongements inattendus.

Six pièces d’inspirations très variées forment comme un panorama des possibilités de ce que l’on tenait, il y a peu, pour une gageure. Mathias Steinauer, élève de Kurtag, a conçu une pièce concertante où l’engagement rythmique de la soliste entre en résonance avec de séduisants jeux de timbres. Une longue improvisation d’Irene Schweizer lui donne l’occasion de déployer son univers propre, reposant sur l’exploitation de motifs, qu’il est intéressant de comparer comme son double possible à la belle sonate d’Alessandro Solbiati (1996, dédiée au pianiste Jay Gottlieb), l’autre pièce solo du répertoire. Alors que Nadir Vassena, élève du précédent, jeune compositeur couvert de prix (Berlin, Cologne, Winterthur, Salsbourg et Besançon), propose un monologue dramatique pour récitant et orchestre extrait d’un travail en cours, Oggi-movendo d’Alfred Zimmerlin, connu comme violoncelliste-improvisateur, suspend la course ad-lib du piano à des accords feutrés qui lui sont autant de discrets points d’ancrage. Dispositif simple mais efficace, parfaitement adapté au propos. La stratégie de Mathias Gloor (du groupe de rock expérimental Kieloor Entartet) repose sur l’articulation de passages écrits et d’une partie de piano improvisée par un musicien qui ignore tout de la partition. Le tout soutient l’intérêt de bout en bout et prouve la validité de la thèse de Gunther Schuller, théoricien (alors) scandaleux du Third Stream. C’était en 1960. Aujourd’hui, le bilinguisme natif des musiciens comme des compositeurs, rend superflue toute polémique : les résultats sont là, appréciables par tout auditeur pourvu, lui aussi, de deux oreilles.

Irene Schweizer (p) + Andrea Formenti (saxophones), Claudio Pontiggia (cor), Lorenzo Ghirlanda (tb), Maurizio Ben Omar (perc), Paolo Vergari (p, acc), Domenica Radice (vcl), Nadir Vassena (dir.)
Live, 23 octobre 1999, Lugano Besso