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4
sur 5

Il y a quelques années à Londres, quelques fans de hip-hop à l’esprit facétieux se réunirent pour lancer Fat Lace, fanzine délirant qu’ils sous-titrèrent « le magazine des B-Boys vieillissants », ironique clin d’oeil à un mouvement dont on fêtera prochainement le trentième anniversaire. Avec ce Primitive plus tout entier dévoué à la résurrection des Golden years (1986-1990) du hip-hop US, Edan offre un cadeau d’abonnement parfait au lectorat-coeur de cible de Fat Lace : pur produit d’une éducation entièrement faite par le hip-hop, notre Mc s’est attaché à reproduire le son des maîtres producteurs de sa jeunesse -Marley Marl (dont l’ombre est présente sur tout l’album), Ced-Gee des Ultramagnetic Mcs, Eric B- tout en déployant un flow rapide et protéiforme ressuscitant les accents de ses modèles, qu’il énumère à la fin de Syllable practice (Kool G Rap, Rakim, Slick Rick, KRS-One…).

Tous les ingrédients qui faisaient la fraîcheur des disques de l’époque sont ici : la human beat box chère aux Fat Boys (sur Primitive plus), les leçons de Français transmises en direct de Mars (sur Mic manipulator) -ici une visite chez le coiffeur, là où il était « l’heure de déjeuner » sur 3 Feet high and rising-, l’humour d’ado prouteur à la Biz Markie (#1 hit record), jusqu’à un « inédit » des Ultramagnetic Mcs, Ultra’88 (tribute), où Edan met son masque de Kool Keith pour une imitation de son flow période Critical beatdown. A écouter dans un skit hilarant adressé à un fan naïf après avoir essayé de lui refourguer un maxi de EPMD de 1979 (!) puis un double-cheeseburger dédicacé par Slick Rick (!). Le tout accompagné par des lyrics gentiment ineptes, mélangeant battle rhymes, ego-trip et hommage explicite aux Grands Anciens.

Alors évidemment, puisqu’en plus Edan est blanc et que sa voix n’évoque pas du tout le timbre de baryton de Chuck D, ni sa conscience politique (l’auteur préférant manifestement les déconneurs aux prêcheurs), c’est aux Beastie Boys qu’on pense (les guitares en moins, évidemment, Edan n’ayant pas eu besoin de passer par le punk pour arriver au rap). On n’aura pas forcément tort, les Beasties s’étant fait une spécialité de l’archivisme hip-hop, dans leurs disques comme dans leur magazine Grand Royal. Mais l’ironie et le talent post-moderne d’Edan en font plus qu’un imitateur, et ce disque n’est pas qu’un jouissif exercice de style. A l’instar d’un Tarantino, réalisateur transi d’admiration pour les héros de la pop culture du passé (de Pam Grier à Sam Fuller) et metteur en scène complètement contemporain, Edan sait dépasser son goût pour les beats & rimes millésimés 1988 pour être également un Mc de son époque. Et démontrer qu’il connaît également son Automator, comme en témoignent les quelques électroniqueries futuristes dont il parsème ses productions, DJ Shadow (cf. les breakbeats massifs de Rapperfection, où il croise la langue avec Mr. Lif) ou encore J-Zone et ses entêtantes mélopées rétro (l’imparable Sing it, Shitface, ici en bonus track).

Tout cela aurait pu être apprêté, ou scolaire. Or rien ne paraît compliqué dans le monde d’Edan ; et pour cause : tout y est évident, aussi évident que cette phrase lâchée par un interviewé anonyme, à la fin de l’album : « Hip-hop is not just something that you do, it’s something that you feel ». Exactement.