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sur 5

Edan est un griot intersidéral. Ce jeune prodige a fait ses études au très réputé Berklee College of Music de Boston, où il a rencontré le beatmaker Shaka (avec lequel il a fondé Sunmoon Productions). Il fait tout lui-même (rap, production, scratches, sampling…), en bon allumé du cerveau qui se respecte. Cet homme-orchestre instruit a déjà composé plusieurs maxis (notamment sur Biscuithead Records) et réalisé un album avec son groupe live Fiber. Ces cinq dernières années, il a également pondu Art-chi-techture (avec le classique Sing it shitface) et quelques bonnes compilations célébrant ses idoles (Fast rap featuring Rakim, Black Rock & Ron, Kool G Rap, Organized Konfusion, Treacherous Three…). Avec tout ce bordel organisé, on l’a vite repéré, ce qui lui a permit de poser dans les bacs Primitive plus, son album fanatique regorgeant de références old school inspirées. Edan revient donc en 2005 avec Beauty and the beat, un nouveau projet solo sur Lewis Recordings. L’inspiration old-school, au niveau du phrasé et des teintes musicales, y est toujours palpable, tout comme la maîtrise du breakbeat, la saturation et les riffs de basses hypnotiques (Making planets). En revanche, ses productions teintées de sons psychédéliques (les grenades Smile et Fumbling over words that rhyme…) se barrent sur des mesures à la fois lisses et azimutées, ce qui apporte un souffle frais et chimérique tranchant quelques peu avec ses travaux antécédents. Son orientation poétique (Promise land) change toutes les deux mesures et ses flèches de voix grave / aigue blindent ses productions chamaniques avec une aisance effarante (I see colors, Funky voltron…). Scratches et lyrics nous emportent ici vers un macrocosme fantastique, qui fait penser aussi bien au rap US de la fin des 80’s (Stezo, UltraMagnetic’s, Stetsasonic) qu’à la verve des poètes urbains de l’histoire du rap des années 2000 (Madlib, Nas, Eligh, Mf Doom), ceux qui atteignent les démences créatrices sans se consommer, préférant passer par les voix impénétrables de la skunk au citron ou du jus de canneberge…

Dès 1986, Edan a essaimé ses opus rapologiques en premier lieu sur CDRs, aspergeant les sorties de concerts hip-hop à Boston, cherchant les micros de ses idoles. Avec son deuxième album Beauty and the beat, il a eu l’occasion de croiser ceux de Percee P, légende vivante issue de la planète Bronx.  » Percee P est une légende new-yorkaise qui a révolutionné le rap des années 80… En même temps, c’est un être très humble. J’ai été le voir à la sortie d’un concert, je lui ai donné mon CD Fast rap, qui contenait un de ses freestyles les plus connus… Il a aimé et a accepté de poser sur mon dernier album« . Attiré par le flow de K-Solo, LL Cool-J, Main Source, et autres EPMD, cet artiste made in Boston a toujours revendiqué ses affiliations. Toutefois, il propose en 2005 des recettes musicales détournées, éloignées du clonage. Sur Primitive plus, il posait son rap véloce sur des beats concassés, directement influencés par le rap emporté de la fin des 80’s et du début des 90’s. Bondé de TR-808 et de samples bouclés au rasoir, ce diablotin opalin parvient à franchir ses influences pour les napper de litanies psychédéliques et de cut-ups savoureux (Promise land). Malgré l’ombre de ses idoles qui plane sur ses travaux (Edan imite Rakim à la perfection, cite toujours KRS-1, ou encore Big Daddy Kane…), ce Bostonien dresse des programmations bigarrées, qui dévisagent aussi bien Biz Markie que The Birds.

Les pochettes des opus de Edan, enfin, sont à l’image de sa musique : bariolées, inversées, dédoublées et découpées : « Je fais des collages avec des bouts d’images, des artworks attirantes. Pour Beauty and the beat, j’ai découpé les têtes blanches d’un groupe de rock de la fin des 60’s pour ne garder que le décor. Ensuite j’ai pris des visages afro-américains (LL-Cool-J, Ice Cube, Bambataa, Marley Marl, ndlr) et je les ai posés sur chaque corps… A la manière de Marcel Duchamp, j’aime les détournements« . Bien que participant aux mouvements Dada et surréaliste, Duchamp a toujours occupé une position isolée dans l’art contemporain. Dans le même esprit, Edan appose en 2005 sa vision fraîche du rap -et du hip-hop-, élevant ses strophes élancées et ses peintures eurythmiques vers des cieux étincelants. Lorsque son rapcontact n’est pas taillé sur mesure pour les esprits embrouillés (Sing it shit face), il pulse des paysages faussement flegmatiques (I see colours), puis convie ses compères de Boston (Mr. Lif, Dagha, Insight). Râpé par ses boucles de synthés hypnotiques (Beauty) et ses guitares éclatées (Funky voltron), Edan vomit la force de Rakim et le sucre des Beatles, absorbant des sons psychotropes et des grenades spasmodiques (Torture chamber feat. Percee P). Sur fond de synthétiseurs ensorcelants, le bouillon psychédélique de Mr. Edan se mue de façon reptilienne (Fumbling over words that rhyme), passant d’une arme que l’on verserait en freestyle sur son ennemi à une boisson énergétique que l’on exhiberait en trophée à un ami… Un album sublime.