PARTAGER
3
sur 5

A plus de 40 ans, Drew Gress est un contrebassiste que l’on a entendu dans de nombreux contextes et il est bien venu de pouvoir mieux le connaître grâce à cet album qui paraît sous son nom. Comme souvent, c’est le nombre des années passées en qualité d’accompagnateur qui lui permet aujourd’hui d’enregistrer : instrumentiste stimulant retenu par deux pianistes exigeants que sont Marc Copland et Fred Hersch, il s’est surtout distingué au sein de formations qui se rattachent toutes à une certaine famille de l’avant-garde new-yorkaise : Tim Berne, Don Byron, Dave Douglas, Uri Caine, Ellery Eskelin, etc. l’ont régulièrement sollicité, et lui-même en retour a convié certains d’eux à cet enregistrement. Ainsi retrouve-t-on autour de lui le saxophoniste Tim Berne et le batteur Tom Rainey -avec lesquels Drew Gress forme le trio Paraphrase (deux albums parus sur Screwgun, le label de Berne)- ainsi que le pianiste Uri Caine, en congé de ses ambitieux projets pour Winter & Winter. Soit un quartet de familiers parfaitement cohérent pour rendre justice à la musique du contrebassiste.

S’il est un soliste rigoureux (voir New leaf, la miniature finale), c’est avant tout comme compositeur et arrangeur que Gress se présente en effet dans Spin & drift, donnant à entendre une musique très écrite dans les thèmes, qui n’hésite pas à exploiter le re-recording (Disappearing, act 1) ou certains procédés d’unisson entre saxophone et piano, malgré la différence des timbres, pour étoffer leur exposé. Il ajoute aussi ponctuellement la steel guitar et l’effet que permet l’emploi d’une pédale pour introduire des nuances inattendues (Aquamarine). L’ensemble des compositions propose un cadre assez large mais s’inscrit dans une perspective plutôt inhabituelle, comme une traversée oblique et distancée de l’histoire du jazz intégrant en parti l’héritage du Cool et de ses prolongements de la West Coast, le premier free jazz, tel que Ornette Coleman l’initiait à la fin des années 50 en Californie, jusqu’au son new-yorkais sophistiqué des années 80 et les partis-pris individualistes de John Zorn.

Du point de vue des solistes, plus sage qu’à l’accoutumée, Tim Berne, avec sa sonorité un peu grasse à l’alto, ses improvisations continues et sinueuses (Torque), n’est pas forcément loin du mauvais goût lorsqu’il veut se faire expressif (It was after rain) mais il a le mérite de tenter de trouver une voie personnelle sur ses instruments, notamment au baryton (The Sledmouth chronicles). Plus convaincantes sont les improvisations de Uri Caine, prolixes, surprenantes et décalées, ainsi que son interaction avec Tom Rainey, un batteur dont la polyvalence permet à certains morceaux de présenter une complexité rythmique suggestive (Here, at the bottom of the sky). La contrebasse de Drew Gress est finalement dans ce quartet la plus sage, efficacement articulée, pourvoyant une dynamique régulière au groupe. Il signe aussi une balade économe dans ses effets, It was after rain, qui lui offre ainsi qu’à Uri Caine l’occasion d’exprimer une sensibilité plus romantique. Jet precipice est d’une trempe plus libre, combinant passages écrits basés sur des répétitions de motifs et phases d’improvisations free. The Sledmouth chronicles lorgne vers un groove plus funky labouré rageusement par Uri Caine… La diversité des thématiques et une certaine ostentation à vouloir  » tout  » jouer tendent malheureusement à retirer de sa séduction à cet album. Conséquence possible de l’ambiguïté d’une génération de parfaits techniciens qui tend à ne vouloir négliger rien de ce qu’elle sait tout en recherchant l’originalité formelle, le disque n’est pas porté par une direction mais se disperse, ce qui peut bizarrement l’amener à verser dans une certaine mièvrerie (Aquamarine) ou à engager au sein d’un même morceau des modes d’explorations contradictoires. Des hésitations de registre qui, on peut le supposer, doivent être dépassées en concert.

Drew Gress (b, pedal steel g), Tim Berne (as, bs), Uri Caine (p), Tom Rainey (dm). Enregistré en juillet 2000