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4
sur 5

Roberto Alagna (Nemorino), Angela Gheorghiu (Adina), Orchestre et choeur de l’Opéra national de Lyon, Evelino Pido.

(DECCA)

Disque ô combien attendu, s’il en est ! D’abord et avant tout parce qu’il réunit le seul couple lyrique capable aujourd’hui de mettre en transe plus de 9 000 (!) admirateurs -c’était à Orange, le 4 août dernier : Roberto Alagna et Angela Gheorghiu, que Newsweek baptisa tendrement, lors de leur venue au Met en avril 96, les « Bonnie & Clyde de l’opéra ». C’est peu de dire, en effet, que les deux tourtereaux sont omniprésents sur la scène lyrico-médiatique, suscitant de pair extase (du public) et défiance (professionnelle). Ici, en tout cas, notre religion est faite : Alagna EST Roméo, Carlos ou Werther pour quelques lustres, et Gheorghiu la plus bouleversante Traviata depuis Callas, peut-être. Quant aux deux réunis -ce qui semble désormais devenu la règle-, un récital (Airs et duos, EMI) et une éblouissante Rondine (EMI) ont suffi à prouver qu’émulation, grâce et osmose n’étaient pas de vains mots.

Deuxième intégrale affichant donc le couple star, cet Elisir enregistré dans la foulée des représentations lyonnaises de septembre 96 enthousiasme et surprend à la fois. La vie est bien là, fruit de la complicité d’une équipe de scène : tous les « seconds » rôles sont impeccables, et Pido (ancien assistant d’Abbado à Milan) mène l’ensemble d’une baguette alerte et élégante, évitant l’écueil de la vulgarité parfois inhérente à l’opera buffa. On retrouve la Gheorghiu telle qu’on l’avait laissée -Adina mutine, piquante, et ravageuse, osant tout jusqu’à une cabalette digne des plus belles coloratura (Prendi, per me sei libero). Splendide. Son partenaire est presque aussi emballant : voix agile et incisive, rythme et phrasés impeccables… Alagna est bien le Nemorino qu’il a toujours été, instinctif et craquant. Au point de se laisser aller parfois à certains effets faciles (pour une écoute « à l’aveugle »), ou de balancer quelques aigus un brin démonstratifs, alors que le timbre s’est, lui, sensiblement assombri -étonnante Furtiva lagrima, chantée dans une version écrite pour ténor baryton ! Car la surprise principale vient de cet Elisir seconde façon, remanié par Donizetti une dizaine d’années après la mouture originale et qu’on entend ici pour la première fois. Les changements sont notables, notamment dans les plus fameuses parties vocales (reprises et fioritures belcantistes) d’une oeuvre désormais plus rossinienne que nature. On eut aimé, à ce propos, trouver plus amples informations dans un livret par ailleurs peu avare en photos du couple Alagna/Gheorghiu…

Au final, cet enregistrement (très spectaculaire techniquement, voix et orchestre trop en avant et trop réverbérés) s’installera sans problème en tête de la discographie existante, devant même la première tentative du tout jeune Alagna (Erato, 92), déjà superbe.