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sur 5

Une ombre plane sur la musique actuelle : l’Ombre de Josh Davis. Peu de gens pourraient vous dire à quoi il ressemble vraiment ; moins encore pourraient vous citer ses marques de vêtements préférés. Ce qui le distingue de la plupart des stars du hip-hop de 2002. Qu’on se le dise : ce n’est pas encore avec ce Private press, deuxième LP sous cet alias, que DJ Shadow fera « bling-bling », ni qu’il fera la couverture de The Source (par contre, pour The Wire et Les Inrockuptibles, c’est déjà fait, depuis le mois de mai).

Comme toute la discographie de Josh ‘Dj Shadow’ Davis, ce LP commence par dérouter : car le bonhomme est à ce point ailleurs dans le paysage musical contemporain qu’il faut tout d’abord s’habituer à ce nouvel univers étrange avant d’en apprécier véritablement toutes les nombreuses subtilités. Voici donc un album de hip-hop aux pianos sépulcraux -presque johncaliens (Blood on the motorway)- qui commence comme une série B de 1951, capable d’évoquer ici l’intro ultra classique du Teenage riot des Sonic Youth (sur Mongrel…) et là le Van Morrison de Madame George (Blood on the motorway -combien de fois avez-vous déjà pensé à Sonic Youth et à Van Morrison en écoutant un disque hip-hop ?!), tout en faisant un clin d’oeil au dub-punk de ces early 80s décidément très en vogue ces temps-ci (Monosylabik), au Smurf à la française circa 1984 (Une Autre introduction), aux synthés acid façon Joey Beltram période Energy flash (Right thing) et à ces disques à usage personnel que firent presser quelques citoyens américains en mal de gadgets à la mode il y a un demi-siècle. Et dont les productions donnent son titre au LP.

Que l’on ne s’attende pas à un album regorgeant de hits prêts à l’usage à la Fatboy Slim, Shadow ne nous a jamais gratifié d’une chose pareille : tous ses disques, depuis ses premiers EPs sur Solesides et Mo’Wax dans la première moitié des années 1990, sont marqués par une exigence musicale rare, inversement proportionnelle à sa discrétion en tant qu’individu. Mais notre monde est à ce point marqué par l’ego-trip, singulièrement dans la musique populaire (de Star academy au pantin P. Diddy), que ce parti pris est en lui-même déroutant.

Rien d’abscons dans tout cela : c’est juste que DJ Shadow est si loin des poncifs de l’époque, qu’il faut un peu de temps pour le rejoindre. Mais une fois que l’on est installé dans cet univers constitué de pièces rapportés des différentes parties de la pop culture des cinquante dernières années (beatboxes minimales, gimmicks vocaux, automobiles vrombissantes… on retrouve là quelques thématiques déjà entendues sur son CD Product placement avec Cut Chemist), toute la dramaturgie des morceaux de Shadow se déploie. Car, on le sait depuis What does your soul looks like ou Endtropy, la musique de Dj Shadow n’est pas (seulement) une musique construite pour le fun ; ces morceaux ont de la grandeur, à tels points que certains en deviennent presque glaçants dans leurs silences, leurs échos et leurs boucles (Blood on the motorway, Giving up the ghost) : du hip-hop à jouer dans une cathédrale en quelque sorte.

Il y en donc aura pour tout le monde : pour l’amateur d’infra-basses electro et de beats concassés (Fixed income, Monosylabik), pour le fan de dragsters en Levi’s (Mashin’ on the motorway), pour l’old-schooler pourfendeur de Sucker Mcs (Walkie talkie), et même pour Elton John, à qui l’on conseillerait de reprendre Blood on the motorway, s’il s’intéressait encore à la musique de son temps. Bref, largement de quoi nous faire tenir encore cinq ans, jusqu’au prochain album.