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4
sur 5

David Krakauer n’est certes pas le premier musicien à bâtir son univers avec les briques de la tradition klezmer, mais son jeu de clarinette parfaitement stupéfiant et la créativité sans limites dont il a fait preuve jusqu’à ce disque enregistré, comme il se doit, pas loin du Lower East Side à New York en font sans doute l’un des plus charismatiques et des plus intéressants. Avec les Klezmatics, à la fin des années 80, il continuait et renouvelait l’exploration, commencée dix ans plus tôt par les Klezmorin, de ce patrimoine musical né au tournant du siècle avec le débarquement new-yorkais d’émigrants juifs européens : instrumentiste de formation classique (on l’a entendu avec le Kronos Quartet, l’Arditti String Quartet ou l’Orchestre de la radio de Berlin dans des interprétations de Brahms, Bartòk, Messiaen ou Golijoy), tête d’affiche de toutes les avant-gardes et petit-fils spirituel de Sidney Bechet, programmateur au Tonic, il a rapidement pris la tête de sa propre formation, Klezmer Madness, dont on retrouve deux membres -Kevin Norton, batterie et Ted Reichmann, accordéon- sur ce nouvel album.

La scène klezmer new-yorkaise est chaude (de Hassidic New Wave aux références judaïques des compositions de John Zorn pour Masada et aux artistes de son label, Tzadik) ; lui bouillonne. Avec ces mélodies traditionnelles pour fil conducteur et l’ouverture à toute influence pour méthode, Krakauer livre un album furieusement original et formidablement tonique, au sein d’un groupe solidement soudé qui sait valoriser les talents de chacun. Bousculer pour mieux perpétuer : aux arabesques virtuoses et ascensionnelles du leader répond toujours l’élément d’importation, le coup de fouet détonant qui fait dévier la machine et génère la déflagration : le jeu de guitare électrique complètement fou de Mark Stewart, ou les spectaculaires mises à feu de Kevin Norton, dont les baguettes brûlantes frappent d’habitude chez Anthony Braxton. L’énergie roborative de ce quintette, qui propulse les thèmes d’hier dans un espace imaginaire où tout est permis, est çà et là tempérée par une étape moins vive, comme ce souvenir musical à l’émotion puissante, Love song for Lemberg/Lvov, en hommage à la ville des grands-parents maternels du leader, avec un remarquable Ted Reichmann à l’accordéon. Humour distancié, audace explosive, grain de sel récurrent, intensité poétique : le groupe de David Krakauer, en démontant joyeusement les cloisons stylistiques, les deux pieds fermement ancrés dans une terre à laquelle, avec d’autres, il a redonné une impressionnante fertilité, donne une musique d’une éclatante modernité.

David Krakauer (cl), Mark Stewart (elg), Ted Reichmann (acc), Pablo Aslan (b), Nicky Parrott (b), Kevin Norton (dm). Enregistré au studio Avatard (New York) en février 2000