Ensevelie sous la quincaillerie ésotérique, la contre-culture metal, dans ses incarnations les plus extrêmes, n’a jamais fait bon ménage avec l’hédonisme et la joie de vivre, si ce n’est par accident. Tout comme le harsh noise, on rentre dans le metal comme en religion, et le doom, en l’occurrence, se devait jusqu’à maintenant d’être insupportablement brutal, terrifiant, méphistophélique. C’était sans compter sur la détermination d’une entité tentaculaire dénommée Chrome Hoof, formée par les frères Smee : Leo, bassiste du groupe Cathedral, et Milo, batteur émérite et producteur techno sous l’alias Kruton. Le binôme s’est fixé pour mission de s’affranchir des dogmes metal et de brouiller les pistes entre des genres musicaux a priori disparates. Après un premier album passé inaperçu en 2005, le duo s’adjoint de fil en aiguille les services de quatorze musiciens dénichés sans préméditation jusqu’à constituer un giga ensemble hétéroclite, réjouissant hybride plus proche des projets insensés de Mike Patton (Mr Bungle et Fantomas) que d’une énième berezina metal-fusion chevelue.

Alors que leur nouvel album, Pre-emptive false rapture, brille par son incroyable démultiplication de genres tous azimuts avec une maîtrise inégalée – tour à tour grand huit et train fantôme, vaudeville et film d’horreur, rugissements doom et vélocité disco-funk -, leurs concerts prennent quant à eux la forme d’un cirque Barnum au carrefour improbable entre Sunn O))) et Parliament, Magma et ESG, Black Sabbath et Goblin, Hawkwind et Daft Punk. En procédant à une relecture hautement jouissive de tout ce que la musique a généré de plus stimulant ces trois dernières décennies, aussi bien en termes de créativité et d’innovation que d’énergie, le groupe renoue avec l’esprit de liberté mâtiné d’imaginaire psychédélique qui florissait dans les séculaires années 70. Leur modus operandi ? Leo fournit quelques indices: « Milo et moi fournissons la plupart des idées de départ – les morceaux démarrent par la basse et la batterie – mais nous improvisons ensuite tous ensemble comme n’importe quel groupe, ce qui apporte toutes sortes de trucs bizarres. On est fans de synthétiseurs et on s’est occupé nous même de la production en dehors du studio que nous occupons habituellement. Avec l’aide de notre ingénieur du son, on a ensuite rajouté des pistes avec toutes sortes d’instruments : violon, basson, trompette, guitare, clavier, etc., parfois juste une simple note… Quoique ce soit qui puisse convenir à notre maximalisme contenu ». D’un humour constant, leur musique résulte de cette approche limitrophe, quasi-schizophrénique dans sa démultiplication bluffante des styles, tout en ruptures de tons abrupts, en excitants méandres progressifs et en choeurs baroques, jamais avare de sections rythmiques complexes, de louvoiements alien-jazz à la Sun Ra et de scintillements electrofunk. On croit entendre une symphonie martienne savamment démantibulée ? Fausse piste, l’orchestration est brisée la seconde d’après par une tornade doom-metal, qui raccroche aussi subitement le wagon disco avec une aisance et une jubilation tellement palpable qu’elle ne s’enferre jamais dans le ridicule ni le kitsch ampoulé auxquels elle pourrait s’exposer, ce qui est en soit un miracle. N’est pas l’orchestre du Splendid qui veut.

En l’espace de quelques mois, la déflagration Chrome Hoof aura généré en Angleterre un parterre de fans transis, scandant leurs noms lors de concerts réputés épiques, plébiscité aussi bien par les kids enamourés de Justice et Klaxons (avec qui ils ont dernièrement partagé l’affiche) que par les mélomanes assoiffés de musiques aventureuses et les metalleux purs et durs. Il faut dire que visuellement, l’orchestre mastodonte met le paquet. Spectacle à part entière, qualifié d’ « electro doom space ritual », Chrome Hoof est attifé sur scène de toges à paillettes et de masques médiévaux futuristes, entourés d’une armada de danseurs, d’une chanteuse glam (Lola Olafisoye, intermittente du groupe Spektrum) et d’une garnison de mages-musiciens, cuivres et cordes tendus, prêts à en découdre avec leurs amplis. Cerise sur le gâteau, une immense créature démoniaque surgirait parfois dans la salle… On n’avait pas vu un tel déchaînement visuel et sonore depuis les bacchanales industrielles de Crash Worship ou les shows graveleux des Butthole Surfers. « Une fois vêtus de nos robes, le rituel peut commencer, ce sont elles qui nous donnent des super-pouvoirs maléfiques. Comme celui de provoquer une énorme explosion à trois kilomètres de l’endroit où l’on se trouve. Comme nous sommes malheureusement amateurs, ces choses là échouent le plus souvent ». Ne pas se prendre au sérieux est aussi l’un des leitmotiv de Chrome Hoof, ce qui ne dissipe en rien leur plaisir à brutaliser l’auditeur tout en le faisant danser sur des rythmes trépidants. Futurs maîtres du monde ? En ces temps barbares, une telle prophétie serait inespérée.

Article précédentLa Maison jaune
Prochain articleL’Orphelinat