Alors que le filon italo commençait à s’épuiser, de nouveaux alliages contre-nature se sont mis à élargir la lucarne nu-disco, jusqu’ici circonscrite à l’Europe du Nord (Lindstrom et compagnie). C’est du côté des USA que la relève semble assurée grâce au label Italians Do It Better, sous la houlette du mystérieux Johnny Jewel, membre des Chromatics et moitié du groupe Glass Candy, et de Mike Simonetti, boss du label noise Troubleman Unlimited. Peu enclins à faire parler d’eux autrement que par disques interposés, souvent produits de manière artisanale et en quantité minime, les Chromatics ont imposé un son dark-pop sous tranquillisants, qui concilie des fondements no wave arty (leurs deux premiers albums, relativement anecdotiques, sont du pur punk-noise rêche et low-fi à souhait) avec la disco synthétique florissante dans les années 80 qui inonde à nouveau les clubs. Mais tandis que leurs contemporains se cantonnent parfois à l’exercice de style rétro-futuriste, les Chromatics se réapproprient les canons du genre pour mieux les détourner, révélant l’envers du décor, ces zones claires-obscures où la mélancolie tend vers l’euphorie et où la froideur se révèle aphrodisiaque. A contrario des musiques estampillés dance, Night drive débute justement là où les portes du club se referment, épure sexy qui cristallise à merveille ces moments d’hébétude extatique, frissons dans la nuque et bouffées de chaleur, quand la nuit s’apprête à prendre son envol. Conçu comme la bande-son d’un giallo fantasmé, ambiance égorgeur aux gants de cuir prêt à surgir d’une ruelle cradingue, le disque s’ouvre sur le coup de fil d’une jeune fille à son boyfriend alors qu’elle sort d’un club et s’apprête à prendre le volant. Toute la subtilité des Chromatics provient de cette narration sous-jacente, de ces atmosphères pernicieuses savamment instaurées où rien n’est jamais explicite, mais où la dope, le sexe et la violence sont tapis derrière chaque note, chaque mot, sans jamais faire surface. In the city et Nite sont à ce titre des anti-tubes torrides, qui génèrent une addiction presque instantanée. L’air de ne pas y toucher, la voix lascive de la chanteuse (Ruth Radelet) joue d’un détachement et d’une froideur affolantes d’érotisme, posée sur une instrumentation minimale où prédominent une guitare cold wave à la Cure, la pulsation ultra-basique d’une boîte à rythme et d’une basse enveloppée par des nappes de synthétiseur, à cheval entre Carpenter et Moroder, jusqu’au long drone final (Tick of the clock) évoquant davantage les volutes cosmiques d’Harmonia ou la motorik touch de Kraftwerk. Tous les clichés y passent, jusqu’à une reprise envoûtante de Kate Bush (‘Running up that Hill) , et pourtant, tout tombe à point, avec une classe infinie et un sens aigu du détail, craquements de vinyles compris. D’hors et déjà référentiels et stars malgré eux de la blogosphère, les Chromatics n’ont visiblement pas fini de nourrir les fantasmes des noctambules. Souhaitons leur juste de ne pas se faire bouffer tout cru par la hype cyclothymique qui leur a déjà fondu dessus comme un vautour.

Sorti dans la foulée, le mini album de Glass Candy part du même postulat musical, soit une pop cold-glam délibérément surjouée sans jamais être vulgaire ni caricaturale. Glass Candy (visuellement, des clones du groupe belge Vive la Fête), c’est un peu le versant « amphétamine » des Chromatics, du synth-rock post-punk baignant à l’outrance dans l’artifice early 80’s tout en restant bien ancré dans un style ultra-contemporain, non sans une certaine obsession cinéphilique pour le junk movie qui trouverait sa place entre Miami Vice, les premiers Ferrara et l »Exotica’ d’Atom Egoyan. A moins d’y projeter une quelconque scène de club dans ces séries Z délicieusement glauques où le flic se fraye un passage à travers des grappes de danseurs nimbés de lumière bleue. Ironique et frigorifique, certes, mais avec cette part de séduction fatale, cette délectation perverse qui consiste à se réapproprier des effets synthétiques ostentatoires, réputés cheesy (le MIDI ou les presets « horns » de claviers présents sur Candy castle, ultime tabou de la musique dite créative) et à parfaire une attitude nonchalante et désincarnée. Les tremolos sensuels de la chanteuse, blonde sexy aux faux airs de Debbie Harry dont le lymphatisme peut basculer à tout moment vers une hystérie d’opérette (très Siouxsie sur Hurt), n’y sont pas étrangers. La rythmique est réduite à son plus simple appareil (une 909 qui égrène les beats avec une métronomie intransigeante), et les riffs de guitare essaimés au compte-gouttes se révélent plus dynamiques que chez les Chromatics, faisant de B/EA/T/B/O/X la bande-son idéale pour les prémices d’une soirée décadente. Une chose est sûre, quel que soit le degré auquel on le prend, Glass Candy maîtrise à merveille l’art du bluff et de la référence à contre-pied, cette capacité à téléporter Dario Argento à Palm Beach (‘Digital Versicolor’) ou Abba dans le Bronx (‘Rolling Down the Hills’), à maquiller un artiste avant-gardiste crève-la-dalle en golden boy au volant d’une Porsche (‘Beatific’, à faire baver d’envie Madonna), ou à métamorphoser un goth frileux en seigneur de la disco postmoderne (‘Etheric Device’). Tout ça sur fond de slasher cra-cra en technicolor. Une supercherie pince-sans-rire qui fonctionne à merveille pour qui sait y détecter les abondants clins d’oeils à une certaine culture underground.

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