En marge de son travail de cinéaste de fiction, on sait que Jia Zhang-ke poursuit un autre itinéraire, qui lui fait emprunter la forme, l’outil du documentaire. Mais on sait aussi que, des fictions (Xiao Wu, Platform, Plaisirs inconnus, The World, Still life) aux docs (In public, Dong, Useless), c’est l’édification d’un seul et même monument que poursuit le jeune et prolifique cinéaste chinois : le portrait de la Chine contemporaine, et l’auscultation de ses métamorphoses qu’il prend le temps et le soin d’étirer dans leurs impressionnante chronologie. Entre fictions et documentaires, il y a davantage qu’une simple alternance de procédés. Il ne s’agit pas seulement de changer son fusil d’épaule, mais plutôt d’activer une double détente : dans un même mouvement, In public accompagnait Plaisirs inconnus et plus précisément encore Dong se tenait aux côtés de Still life à la manière d’une insistance (arpenter la région du barrage des Trois Gorges). Useless quant à lui ne voisine avec aucun film et s’impose davantage comme un travail solitaire. Cette solitude est déjà, dans le cheminement de Jia, une manière de décrochage. Il en est d’autres, dans ce triptyque documentaire assez décevant.

A peine a-t-il commencé qu’on est d’emblée interpellé par l’affichage d’une figure de style assez peu usitée de la part de Jia : le long des machines à coudre, parmi les allées, au coin des stocks de tissus qui composent le décor de l’usine investie dans le premier volet du triptyque, une caméra flotte et glisse latéralement. Cette sensation de surf, plutôt inédite, vient-elle prendre le relais de cette espèce d’impression fantastique qui coulait sur The World et Still life ? Elle paraît plutôt stérile ici, au moins le temps que le film passe dans l’usine : petites mains au travail, rangées d’outils, alignement de tout et de tous, machines et ouvriers, liés par le produit manufacturé. Sensation de déjà-vu, que ne relève pas le glissement de la caméra, pour canonique qu’il soit (voir le définitif Toute la mémoire du monde de Resnais). Où Jia veut-il en venir ?

Deuxième temps : interview d’une styliste chinoise, qui met la dernière touche à sa collection, intitulée Useless (inutile). Considérations vagues et générales naissent de la confrontation entre le produit d’usine, anonyme, sans histoire, reproductible à l’infini, et le fait main de la haute couture : jamais le discours ne se porte plus loin qu’un approximatif et discutable constat bobo facile sur la tristesse de la chair textile quand elle sort de l’usine. Voyage à Paris, pour une exposition de la collection : les parisiens applaudissent. Troisième temps : retour en Chine, à Fenyang dans la province du Shanxi, d’où est originaire Jia. Il s’agit cette fois, après l’industrie textile et le haut de gamme de la haute couture, d’explorer un troisième mode de production du vêtement : l’artisanat, dans le cadre poussiéreux d’un petit atelier de couturière. On retrouve là, le temps de quelques plans de motos et de routes défoncées, quelque chose du style ample de Jia, cette manière de survoler le chaos du sol, ses trous, ses plaies.

Si l’on entend bien la construction élémentaire du film, lui fait gravement défaut tout réel enjeu de cinéma, au profit d’une dissertation assez paresseuse sur le rapport aux objets, dans son aspect multiple qui reproduit en cela la multitude chinoise (industrie lourde, légèreté de l’art, artisanat…). Paresseuse, parce que Jia s’en remet à une manière de présenter les choses qui est l’ordinaire des documentaires aujourd’hui : jamais vraiment ne perce l’impression de voir ici le travail du cinéaste se poursuivre, ni son projet esthétique avancer d’un pas. Film de transition, dispensable, presque useless, dont on espère qu’il n’est qu’une parenthèse dans l’oeuvre de Jia Zhang-ke.

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