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4
sur 5

Lift every voice and sing : c’est le titre d’un morceau composé à l’aube du siècle dernier par James W. Johnson (texte) et J. Rosamond Johnson (musique), devenu hymne de la population noire américaine et promis, selon le voeu de Charles Lloyd en tous cas, au statut d’hymne mondial de l’humanité. On perçoit dès lors la charge émotionnelle portée par ce double-album (le neuvième du saxophoniste pour le label de Manfred Eicher) composé au lendemain du 11 septembre 2001, jour où Lloyd devait monter sur la scène du Blue Note pour une série de concerts avec les membres de son nouveau groupe. Son épouse, Dorothy Darr (co-productrice du disque), raconte la suite : « Après notre départ de New York, Charles a trouvé un réconfort dans des spirituals et des chansons comme Rabo de Nube, de Silvio Rodriguez, avec sa belle mélodie mélancolique. Ces chansons traditionnelles sont complètement intriquées, dans la texture du disque, avec les compositions et les cantiques de Charles. » Dix-huit thèmes, au total, mêlant les partitions originales du saxophonistes à des chants de combat ou de révolte qu’il modèle à sa manière, sans jamais laisser déborder le fleuve d’un tempérament dont on imagine que la retenue masque aussi une certaine colère.

Du You are so beautiful de Billy Preston au What’s going on sixties de Marvin Gaye, du I’m afraid d’Ellington à Blood count de Strayhorn et aux traditionnels Go down moses, Deep river ou Wayfaring stranger, Lloyd donne une relecture on ne peut plus personnelle de mélodies que, pour certaines, on reconnaît à la première mesure, curieux de savoir dans quelle direction l’emmènera le saxophoniste. La splendide Geri Allen (piano) fait avec John Abercrombie (guitare) une remarquable paire ; Marc Johnson et Larry Grenadier (basse) et Billy Hart (batterie) donnent à l’univers du saxophoniste l’étrange souplesse dans laquelle le tempo semble se dissoudre, donnant toute leur lente majesté aux ballades et aux cantiques interprétés. La simplicité des harmonies et l’importance que les six musiciens donnent à chaque accord participent de l’atmosphère recueillie et lumineuse d’un disque où chaque chose semble vouloir toucher à l’essentiel.