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Un article de la Revue musicale de 1910 titrait : « La musique américaine n’existe pas. » Il n’y a rien là de surprenant. La France est alors absorbée par les Ballets russes de Diaghilev. Stravinsky a fait une entrée fracassante. Debussy est le pape de la modernité française. Les regards se tournent beaucoup plus vers la musique européenne : tchèque, hongroise, norvégienne, espagnole… La querelle des wagnériens est un peu retombée mais personne n’irait imaginer que les Etats-Unis auraient une musique. Un art tout court. Pour la majorité européenne, les Etats-Unis ne forment pas un peuple. L’Angleterre est encore leur berceau. Et il se trouve que l’Angleterre n’a pas de musique. Il y a bien Delius au tournant du siècle mais il est d’origine allemande de toutes façons. Pour faire court, il n’y a alors en Occident que trois grands pôles : la France, l’Allemagne et la Russie. Le reste est formé d’écoles nationales qui se rattachent toutes plus ou moins à un ce ces trois pays.

Leopold Stokowski et Leonard Bernstein ont contribué à la renaissance de Charles Ives et ce pour une simple raison. Comme tout peuple, ils se cherchent un passé. Stokowski fut le premier musicien américain célèbre. Souvenez-vous Fantasia de Disney, c’est lui. On a beaucoup glosé sur son populisme, sa volonté de faire découvrir la musique classique aux masses. Il n’a certes pas hésité à transcrire dans tous les sens, Bach en particulier. Toujours est-il qu’il contribua à la découverte de la musique de son pays : Varèse et Ives lui sont largement redevables. Stokowski créa entre autres la 4e symphonie enregistrée ici par son assistant Serebrier.
Ives est un précurseur. On en trouve toujours un, pour tout et n’importe quoi. Et si Varèse était l’ancêtre de la techno ? Ne fut-il pas le premier à composer avec des sons plutôt qu’avec des notes ? Ives, lui, a anticipé sur Stravinsky et Bartok, et surtout sur le premier. Ives était agent d’assurances. Il avait une formation musicale sérieuse, pratiquant l’orgue. Il ne pouvait composer que la nuit, durant les week-ends et en vacances. Il était donc autonome d’un point de vue financier. Toujours est-il qu’en 1891 il a composé des variations fondées sur une technique harmonique bitonale, alors qu’en Europe le retour à la modalité s’imposait à petits pas. On trouve dans son œuvre de la polytonalité, de la polyrythmie, des groupes de tons, des moments aléatoires, donc plein de choses que les Varèse, Milhaud, Henry et autres Bernstein ont développé tout au long du XXe. Ives arrêta de composer après 1918, donc autant dire que sa période de création est réduite.

Les symphonies n°2 et n°4 datent respectivement de 1902 et de 1910-1916. Elles sont polystylistiques : la 4e comprend une fugue, des thèmes populaires américains, des chansons, des hymnes, un chœur, un orgue ; la 2e est une synthèse de la tradition symphonique romantique et propose des mélanges de mélodies populaires et de mélodies empruntées à la « grande histoire musicale », c’est-à-dire Bach, Brahms, Dvorak… C’est une musique qui s’écoute tout aussi bien d’une oreille qu’avec la partition pour pêcher ici et là des clins d’œil, des astuces, des tournures innovantes. Ces deux enregistrements sont deux rééditions. Si Bernstein et Tilson-Thomas ont marqué de leur empreinte cette musique, il n’en reste pas moins que nous avons ici deux versions exemplaires, d’une qualité sonore irréprochable. Serebrier n’est peut-être pas assez véhément mais il donne une rondeur, une sensualité que Stokowski avait tendance à gommer. Quant à Ormandy, il livre peut-être une des plus belles versions de la 2e.