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4
sur 5

D’une originalité qui le vit boudé du public (il exerçait le métier d’assureur et composait à ses heures perdues), Charles Ives (1874-1954) est un musicien des superpositions. Ses recherches vont, en effet, vers le polytonalisme, les polymélodies, les polyrythmies et l’utilisation des quarts de ton. Il développa ses idées musicales dans un ouvrage qui accompagnait cette seconde sonate pour piano qui nous occupe aujourd’hui. Son titre complet est la Sonate n°2 « Concord, Massachusetts, 1840-1860 » et elle fut publiée en 1920, aux frais de son auteur, avec les commentaires contenus dans les Essays Before a Sonata. Plus qu’une théorie de la musique, ce texte intègre ce que Ives voulait être une « tentative pour montrer les impressions de quelqu’un sur l’esprit du Transcendantalisme qui, dans la pensée de beaucoup, est associé à la ville de Concord ». Le compositeur écrivit cette pièce dans le but délibéré, non seulement, de rendre hommage aux philosophes de cette école (dont les noms des principaux donnent les sous-titres aux quatre mouvements de la sonate), mais surtout d’illustrer musicalement l’effet produit par ce courant de pensée dans l’écriture même de sa musique (selon le postulat que toute expérience de la vie a la capacité de diriger vers une connaissance de l’Univers dans son ensemble, une cosmogonie).
Et c’est ce qui surprend dès les premières notes du mouvement Emerson (du nom du père fondateur du Transcendantalisme). Ce sont réellement des grappes de notes qui débutent l’oeuvre. Plaquées sur le clavier, dégringolant des aigus vers les graves ou au contraire montant à la main droite, elles doivent être jouées fortissimo et seraient ainsi le pendant musical au style littéraire d’Emerson. Deux thèmes principaux nous indiquent quand même que nous nous trouvons dans une forme sonate d’exposition-développement-réexposition, « presque » classique.

Le second mouvement, Hawthorne, qui débute, lui aussi, par un forte d’arpèges malléables, offre ensuite une pléiade de citations et d’inspirations de folklore, de ragtime noir et de cirque. A noter qu’au rang des citations les plus inattendues (encore que Ives se soit consacré à la musique de Beethoven au cours de ses années d’études), chaque mouvement contient sa citation de la Cinquième Symphonie du grand Ludwig. C’est un jeu de la chercher et c’est particulièrement facile dans le troisième mouvement, le plus court de la sonate, dit The Alcotts, en hommage à Amos Bronson Alcott et à sa fille Louisa May Alcott, auteur des Quatre filles du Docteur March. Plus apaisé et sans doute le plus « audible » pour le commun mélomane, le quatrième et dernier mouvement, Thoreau, semble être le calme après la tempête, encore que quelques réminiscences de tensions soient encore présentes. L’oeuvre se conclut sur une ouverture qui n’offre pas de fin.
Jouée ici avec une fougue rarement contenue, la sonate n°2 pour piano de Charles Ives trouve en Jay Gottlieb un fantasque mais précis interprète qui ravit au milieu des trop rares occasions d’entendre cette pièce d’une déchirante inventivité.