Il disait jadis se situer dans un spectre qui va « de Sex Machine à Love supreme« , c’est-à-dire couvrir à peu près toute la palette des musiques afro-américaines, des déhanchements cuivrés de la soul music à la James Brown aux volutes noires, lyriques et envoûtantes d’un John Coltrane : cela faisait quelques années qu’on n’avait plus entendu parler de Byard « Thundebird » Lancaster, multi-instrumentiste (saxophone, clarinette, flûte, piano, percussion, trompette, chant : un homme-orchestre total à lui tout seul) qui, au cours des années 1960 et 1970, a galopé sur tous les chemins du jazz et des musiques noires, du funk au free en passant par la soul. Né à Philadelphie (point focal de la collection « Philly Jazz », qui se donne pour but de « révéler l’âme jazz » de la ville en enregistrant quelques-uns de ses nombreux enfants : à suivre, le cornemuseur Rufus Harley, le vibraphoniste Khan Jamal ou la guitariste Monette Sudler) en 1942, Lancaster passe par la Berklee School de Boston avant de participer à ses premiers gigs avec des jazzmen régionaux. Il forme la « Mitchell-Lancaster Experience » avec le batteur James R. Mitchell puis travaille avec Sonny Sharrok, émigre à New York où il participe assidûment à l’émergence du free jazz et enregistre un premier album avec Sunny Murray. A la fin des années 1960, on le retrouve au sein de l’Arkestra de Sun Ra, aux côtés du pianiste McCoy Tyner ou en trio avec l’organiste Larry Young ; il continuera sa carrière des deux côtés de l’océan, travaillant notamment avec Didier Levallet en France et avec la « Decoding Society » de Ronald Jackson aux Etats-Unis. « Héraut d’une musique qui n’est plus du jazz, écrit Antoine Rajon (audacieux producteur de la série Philly Jazz), Byard Lancaster poursuit la quête d’Albert Ayler d’un folklore universel et moderne dont l’inspiration stellaire renvoie l’écho de l’Afrique originelle ». Enregistré en une seule séance, « A » Heavenly sweetness donne à entendre un univers inclassable où l’épaulent un solide duo de musiciens franco-caribéens (Roger Raspail aux percussions et Georges Edouard Nouel au Fender Rhodes et au Moog) ainsi que, sur deux titres, la chanteuse Anne Wirz : au-delà des barrières de style, Lancaster se fait tout à la fois saxophoniste brûlant dans une veine coltranienne joyeuse, flûtiste délicat aux interminables méditations orientalistes, rappeur habité, bluesman iconoclaste, mondialiste nomade à la recherche d’un son universaliste qui lui permettrait d’être compris partout. Aussi historique que soit le personnage et intimidant son curriculum-vitae, il y a dans cet album hétéroclite une sorte de légèreté et de fraîcheur perpétuellement renouvelées, comme si le multi-instrumentiste de Philadelphie redécouvrait à chaque instant un alphabet musical aux combinaisons inépuisables. Séduisant.

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