Deux météorites ont atterri coup sur coup dans le pré carré de la dance music en une flambée d’éloges immodérés, comme si l’entière cartographie de l’univers electro venait de se redessiner en l’espace de deux albums « post-club », radicalement à contre-courant du bombardage arc-en-ciel-fluo-tecktonik qui nous cerne de toutes parts. A bien y réfléchir, à force de mélanger comme ça toutes ces couleurs saturées, ces bougres de djeuns ecstasiés auront au moins obtenu le retour d’une valeur sûre : le noir, que Burial comme Chloé portent à merveille. Malgré des ascendants culturels et musicaux diamétralement opposés (le son rave-dubstep bourrés de basse à l’anglaise et la deephouse minimale et élégante à la française), les intéressés partagent manifestement le même symptôme : le blues urbain de l’après-teuf, cet état mélancolique qui vous envahit une fois que les derniers fourmillements de la nuit se dissipent et que l’on se retrouve seul à l’aube, les yeux en papillotte et l’esprit embrumé, avec le son des machines comme ultime réconfort et le sommeil du juste pour seul horizon. Si ces deux outsiders de la musique électronique nous entrouvrent la porte de leur domaine privé, c’est toujours sous forme de minutieux édifices électroniques d’où s’échappent des fumeroles mélancoliques et des ambiances de petits matins moites prompts à faire fondre le plus résistant des bonhommes de neige. Qu’on s’y sente à son aise ou que la crampe guette, on s’y engouffre malgré soi, comme sur un canapé moelleux duquel on aurait du mal à s’extirper, assailli par une fatigue pas très catholique.

Après le hardcore, le garage, le 2-step et le grime, c’est donc au tour du dubstep de se frayer une voie royale chez les neo-ravers kétaminés, l’inspiration et la créativité en sus, au point d’attiser les passions des officines de l’avant-garde, soucieuses de ne pas rater le coche underground. Du coup, la machine médiatique s’emballe autour de Burial, les compliments pleuvent, mais on se demande parfois si cette hola quelque peu excessive n’est pas suscité par l’empreinte encore fraîche d’un premier album certifié « chef d’oeuvre » et élu number one 2006 par le distingué magazine Wire, dont cet Untrue qui lui succède n’est guère qu’un décalque enrichi de feulements soul dont on se serait bien passés. Auréolé du charisme de l’anonymat, sur le refrain bien connu du « qu’importe mon

identité, seule compte ma musique », le mystérieux producteur Burial, fils spirituel de Goldie et Portishead croisé avec l’ADN d’Autechre et de Basic Channel, est un genre d’Hibernatus agoraphobe du troisième millénaire qui aurait ratissé la drum’n’bass de fond en comble pour n’en garder qu’un substrat abstrait : des rythmiques toujours cassées, quoique fortement ralenties, des harmoniques digitales et des basses claquantes enveloppées d’un halo fantomatique, cette fois-ci agrémenté de voix pitchées et de craquements digitaux. Mais tandis que le premier album était sec et sans concessions, bien qu’en deça de celui de son compère Kode9 sorti au même moment (et largement sous-estimé), Untrue accentue les effets faciles (trop de voix, trop de reverb), diluant la puissance hypnotique dans la grandiloquence de sonorités rave surfaites et de tricks lourdingues (ces agaçants craquements tout droit sortis d’un plug-in et ces lignes rythmiques typées jungle d’un autre âge). Quelques titres sont une illustration parfaite de la glauquitude ordinaire de la street culture londonienne, mais à trop forcer sur l’émotion soul du zonard errant joint à la bouche et le coeur serré, on finit par ne plus marcher. Comme dans les films de Jim Jarmusch, le cliché de l’anti-héros solitaire a la peau dure…. La connotation trip-hop à base de choeurs soul éthérés est franchement limite, pour ne pas dire pénible. On croirait entendre par moment une vulgaire bande-son de porno chic des années 90 (qui se souvient encore d’Enigma et ce genre de soupe new age synthétoc ?). Seul le dernier titre (Raver) redresse la barre et nous sort de la torpeur. Reste un efficace sédatif pour afters d’afters enfumées et, soyons indulgents, quelques belles phases envoûtantes pour amateurs de dub engourdi, si typique du mood qui anime les aubes pluvieuses et grisâtres du South London. On le voyait venir, ce revival breakbeat-electronica nineties, le voilà qui nous pend dangereusement au nez, avec un accent cockney à couper au couteau, des valoches sous les yeux, de la déprime à revendre et de la ganja ras les poches…

Retour au pavé parisien avec Chloé, ventileuse scintillante du nightclubbing queer haut-de-gamme et bas de plafond, qui fit longtemps glisser ses doits graciles sur les platines du Pulp, regretté club dont elle fut la lanterne rouge aux côtés d’Ivan Smagghe. Ses mixes faisaient alors le grand écart entre des mélodies pop duveteuses et la rigueur martiale de la house teutonne, dans son versant minimal et progressif. La voilà qui nous offre sans crier gare un album complet, bien plus abouti qu’un énième maxi de click-house lénifiante. Pas du genre à la ramener (autre point commun avec Burial), Chloé est une artiste discrète qui avance à tâtons, soucieuse de préserver son intégrité malgré des retournements de tendances de plus en plus rapides et une boulimie consommatrice qui conditionne à zapper aussi vite que possible, à ne vivre que dans le plaisir instantané et à mépriser quiconque se targue d’introspection. Pas folle la guêpe, Chloé ne tombe pas dans le panneau. Tout comme Burial, son disque se déroule comme un rêve éveillé, auquel son chant délicat confère un atour narratif et une sensualité atemporelle. Une lascivité qui se traduit tour à tour par le hoquetement d’un software, un morceau de house chanté teintée de cold-wave, une electro dubby cotonneuse a la Isolee, une pop évanescente réfrigérée par un modelage numérique et mille petits arrangements atypiques qu’on aimerait entendre plus souvent dans les monceaux de productions électroniques dévolus au dancefloor. Dommage que ses choix esthétiques ne se radicalisent pas encore davantage, qu’elle ne laisse libre cours à ses pulsions expérimentales, presque toujours avortées au moment où l’on aimerait qu’elle nous emmène un peu plus loin, quitte à perdre en chemin quelques party animals. Au demeurant, le panorama onirique qu’elle nous laisse entrevoir vaut le détour. On retiendra deux morceaux electro-folk magiques : Around the clock, avec son trombone à coulisse accompagné d’une guitare folk qui égrènent le temps qui passe, et Beneath the underground, comptine psychédélique qui n’a rien à envier à Cat Power ou Mazzy Star. Chloé, c’est un peu notre Ellen Allien à nous, le raffinement et la légéreté en plus…

Vices et vertus de l’isolationnisme de part et d’autre de la Manche, Burial et Chloé partagent décidément plus d’une similitude. L’un comme l’autre se muent au ralenti et se nourrissent de beats exsangues dans la bulle ouatée de leur studio, hypnotisés par le clignotement des séquenceurs. Les androïdes ne sont pas les seuls, semble-t-il, à rêver de moutons électriques…

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