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3
sur 5

On ne l’attendait plus : le deuxième album de Bridge & Tunnel s’échoue sur les côtes françaises plus d’un an après sa sortie en Angleterre. Ce retard n’est pas étranger au naufrage de son label mort-né, Harmsonic, dont le plus grand mérite restera d’avoir hébergé Mathias Delplanque, alias Bidlo, un des acteurs majeurs et pourtant méconnus de la scène electronica française.

Depuis maintenant trois ans, le concept « ill ambiant » de Bridge & Tunnel affiche clairement son ambition musicale : celle de manier le feu et la glace, d’exuder l’extase au fond du cachot, les rêves hurlants et les cauchemars contenus. Qu’on en juge par son mythe fondateur : un américain accro à Godflesh et aux Swans percute dans un bar londonien un teuton siphonné de dark wave et d’informatique. Passablement ivres, ils jouent leur collaboration sur un coup de dés : pour le molosse new-yorkais, il s’agira de créer un son plus méchant que celui de Merzbow ; pour le colosse allemand, de réaliser un titre si novateur que personne ne pourra l’écouter avec plaisir. Le morceau reste coincé dans les pistes mais le premier album éponyme, introuvable en France, est finalisé quelques mois plus tard. Without ghosts, quant à lui, s’enfonce un peu plus avant dans le champ d’exploration favori des deux acolytes : cette fois, les programmations millimétrées de Mark Bihleer s’incarnent dans la voix charnelle et vocodérisée de Nathan Bennett. La froideur synthétique se veut partiellement dynamitée par une fraîcheur mélodique toute pop, jouant sur une palette d’émotions allant de la violence (réfrénée) à la (fausse) sérénité.

Le premier titre, A Wheelchair for Mrs Ruple, sonne comme un avis de tempête qui n’éclatera jamais. Au contraire, une série de ballades en demi teinte, aux atmosphères lunaires et sophistiquées, impose le ton dominant de l’album. Après un True and cruel indécis (« I’ve learnt to accept this life full of holes »), Nothing is sacred recompose l’essence d’un Ouest technoïde, paroles d’un romantisme crépusculaire en prime (« Together we’d hold hands on our death star as darkness closed upon us. I would be with you in that black silence, infinite and perfect. »). Quant à As they appear, perdu dans un océan de réverbérations et de miroirs brisés, il touche par son lyrisme et ses paroles hantées (« Imagine this life without ghosts »). Les interludes apportent une respiration inattendue : on pense à Smash up, charmante pop song cuisinée aux riffs onctueux et à l’electronica sauce Game Boy, ou encore à Tulsa dans lequel Nathan, tel un Piero Umiliano blasé, siffle quelques notes sur un fond de vibraphone et de guitares hawaïennes.

Mais ces moments de vraie séduction n’arrivent pas à cacher la faiblesse majeure de l’album, qui souffre d’une rigidité sonore excessive, palpable sur un L.A. knights poseur et irritant, alliant beats techno et riffs de guitare bluesy. De même que sur Phantom semaphor, instrumental non événementiel et pointilleux, qui frappe par son absence totale d’inspiration. Le duo semble chercher, sans encore y parvenir, une nouvelle forme d’envoûtement musical à l’usage des cow-boys solitaires et des fêtards cramés. « Imaginez le son de Brian Wilson et de Kraftwerk écrivant une musique pour les anges et les démons… » déclare Nathan. Mais il leur faudra gratter le vernis de complaisance et de maniérisme stérile, oser l’audace et la spontanéité qui leur font ici défaut. Au final, Without ghosts, en dépit de son formalisme, se pose en objet incongru pour esprits indécis à cette heure résignée où tout est dit et consumé. A suivre…