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4
sur 5

Six années se sont écoulées depuis le premier concert solo de Bojan Zulfikarpasic, à l’initiative du producteur Michel Orier, dans le cadre d’une carte blanche offerte par le festival d’Amiens : ce quatrième album pour Label Bleu lui permet, après l’ébouriffant Koreni, de lever le voile sur ce pan jusqu’alors inédit de son travail et de laisser un peu derrière lui -sans complètement l’abandonner pour autant- une influence balkanique jusqu’alors prédominante dans son univers. C’est en effet dans le retour aux rythmes impairs des mélodies d’Europe centrale et méditerranéenne que le pianiste est parvenu à façonner l’identité qu’on lui connaît aujourd’hui, après les avoir longtemps bannis d’un vocabulaire jazz auquel il refusait tout enrichissement d’importation ; derrière les pulsations appauvries de leurs adaptations commerciales (le turbo-folk, pop aux parfums folkloriques qui cartonne en Serbie), Bojan Z découvre finalement un champ d’inspiration inépuisable, duquel il s’agira désormais moins de déterrer quelques vieilleries et couleurs locales que de tirer lucidement les ressources d’une créativité décuplée. Preuve en sera régulièrement faite par la suite au sein des différentes formations fréquentées par l’ex-membre du collectif Trash Corporation, à commencer par celle d’un Henri Texier qui écrira avec lui quelques-unes des plus belles pages du jazz hexagonal de ces dernières années.

Sans effacer complètement les traces de son itinéraire passé (on retrouve deux compositions déjà interprétées dans ses précédents albums, Multi Don Kulti et Zulfikar-Pacha), le pianiste semble ici vouloir profiter de sa solitude pour s’engager, plus ou moins explicitement, dans des voies nouvelles ; avec deux ou trois références en ligne de mire (les inévitables concerts de Keith Jarrett, l’hommage de Paul à Carla Bley et les enregistrements solos de Richard Beirach, sans toutefois suivre complètement ce dernier vers le répertoire des musiques européennes du vingtième siècle), il donne à ces dix pièces d’égale valeur la rare intensité que génère un rapport presque charnel à l’instrument, dont il exige simultanément la délicatesse de lignes claires patiemment dessinées et la sourde puissance abstraite d’une matière sonore magmatique malaxée à l’envi. Les harmonies gymnopédiques de thèmes longuement exposés dans une ronde hypnotique, dont l’ironie n’est d’ailleurs pas absente, le cèdent ainsi parfois à la violence contenue d’éruptions organiques nées dans la partie basse du clavier et lentement propagées jusqu’à son sommet. L’économie des moyens, qui laisse croire à un dénuement presque minimaliste par instants, cache une extraordinaire richesse de nuances, déviances, pièges et variantes ; au fil des écoutes se révèlent les dimensions cachées de ces pièces à la simplicité trompeuse, théâtres d’ombres mouvantes que l’on ne saisit jamais tout entiers. Magnifique interprète, le yougoslave met une palette harmonique d’une infinie diversité au service de mélodies obsessionnelles, masques jetés sur le trouble d’atmosphères tendues autant qu’inattendues. Et gagne le pari de ce premier album solo admirable sur toute la ligne -de A à Z, comme il se doit.