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4
sur 5

Un petit tube et puis s’en va. On dit souvent qu’il n’y a pas de deuxième carrière pour les groupes dont la carrière a été lancée par une pub Levi’s. Biosphere a failli confirmer la règle. Lancé par le jean à poche à capote, on découvrait en 1998 Geir Jensen le norvégien, l’ex Bel Canto devenu techno. Son Novelty waves endiablé lançait la vaguelette « arctic sound », mélange de rythmes squelettiques rendus cassants par le gel et d’illustrations sonores faites de vent, d’eau, de vide.

Cassé -ou lassé- par la réussite, Biosphere a abandonné les pistes de danses et les rythmes qui l’avait rendu célèbre. Il est remonté toujours plus haut pour faire de ses disques autant de carnets de croquis du grand Nord. Epurée, sa musique parle désormais du soleil qui ne se couche jamais et des glaciers qui fondent. C’est un monde élémentaire sans réelle aspérité où se croisent basses sourdes, rythmes mangés par l’espace et la distance, lucioles synthétiques qui donnent réalité à ses paysages et rares samples illustratifs. Ayant avec des disques comme Substrata ou Cirque vaincu tous les pôles, il lui restait l’avenir et le passé à découvrir. Il s’en charge avec son nouvel album Shenzou. Composé presque uniquement à partir des œuvres orchestrales de Claude Debussy, Biosphere arrange une infinité de samples tirés de ces disques. Il empile couche après couche, introduit échos et contrefaçons, fait un disque ambiant d’une puissance rarement égalée.

Loin d’être neutres, on lit dans ces entrelacs de cordes et lointaines lignes de clarinettes l’espoir et l’attente, parfois même la menace. Il faut entendre les cordes de violoncelle battre la mesure dans Pathleading, ou se répandre sur un lit de basses surhumaines dans Thermalmotion. Et puis deux titres avant la fin, tout s’arrête. Debussy est parti et on est laissé seul avec des bouts de techno tournants tous seuls dans le vide -on remonte lentement à la surface. Reprenant à son compte cette idée de symphonie dans le rock chère à certains musiciens des années 1970, Geir Jenssen en offre l’équivalent au monde de la techno en 2002, le ridicule en moins, réussissant le tour de force d’instrumentaliser un grand compositeur, en le mettant au service d’une esthétique inhabituelle par sa force et sa nature.