Il y a toujours quelque chose d’un peu malaisé, de presque indécent à écrire la critique d’un nouvel album d’Autechre, surtout à l’époque des leaks dispendieux et du détective à 1000 têtes sur les réseaux sociaux pour les décortiquer en une seconde. De plus en plus, le fossé entre la quête d’absolu du plus intransigeant des duos electronica et la critique musicale telle qu’elle se considère (ou ne se considère plus) à l’époque du temps réel absolu sur Internet a des airs de dialogue de sourds. Les anglo-saxons ont un beau mot pour dire le prosaïque du flux très trivial de l’actuel tel qu’il nous vient : « mundane », pour ces choses dont la volonté consciente ou inconsciente est d’être quelconque, quotidien, banal parce que partagé par tous. Il ne fait pas de doute que la musique d’Autechre rêve à des hauteurs qui en seraient totalement détachées, de l’actuel, ce qui ne simplifie pas la manière dont on peut l’apprécier et la juger.

 

Bien sûr, on exagère quand même un peu : Sean Booth et Rob Brown ne vivent pas à l’extérieur du temps qui file, ni au-dessus. Comme 100% des artistes qui ont foulé la planète avant eux, ils habitent une époque et usent de langages, de systèmes et d’outils pour en régurgiter quelque chose qui ne lui appartient pas moins, dans l’essence, que telle resucée de house 90 ou tel disque de garage rock vintage. Mais qu’est-ce qui nous pousse alors à entendre quasi religieusement dans leurs disques après Confield (2001) des propositions formelles sinon pures,en tout cas purifiées des sous-textes critiques ou révérencieux qui accompagnent tous les autres disques qui sortent ? Comme les cinq disques précédents du duo, Exai semble donc d’abord ne dialoguer avec aucune autre œuvre que celle, passée mais jamais révolue, qu’est le corpus autechrien. On l’avait déjà écrit à l’époque où, tout aussi désorienté, on écrivait sur Oversteps: « Il y a toujours deux manières d’écouter les nouveaux disques d’Autechre comme ils nous viennent avec l’actualité : 1. dans le maillage dialectique de leur gros corpus, comme les étapes de la dernière aventure musicale moderniste du monde ; 2. détachés de tout contexte, comme des propositions musicales excessivement singulières et toujours étranges, des prospections esthétiques de beautés quasi picturales ».

 

Proposé après un violent saut de côté très commenté (retour au rythme simple et à la mélodie, rétrocession à la nostalgie), ce double et très épais Exai s’avance surtout comme une énième malle aux trésors remplie de merveilles auditives et formelles qu’on s’inflige comme telles, c’est-à-dire délestées de poétique et de métaphores à déchiffrer. D’après Wikipedia, « Exai » ne signifie rien d’autre que « X-I », soit 11 en chiffres romains pour signifier qu’il est le onzième album désigné comme tel de leur discographie. On se dit donc d’abord qu’il aurait autant bien pu s’appeler « Album » ou « Autechre ». Mais ce serait ignorer la malice de Booth et Brown, dont le huitième album de 2005 s’appellait Untilted plutôt que « Untitled ». Petits-enfants du modernisme, mi moines-soldats mi rebelles, Autechre pratiquent leur avant-garde avec ferveur mais décalage, conscients que ce sont les légers dérèglements qui subliment les idées fortes et font avancer le schmilblick, même quand il semble empêtré profondément.

 

A ce titre, Exai est particulièrement jusqu’au-boutiste (compressions rythmes / bruits / mélodies inextricables, structures illisibles) mais aussi éminemment impur et ambigu. Incroyablement concrets, les beaux sons n’ont jamais été aussi laids, les sons laids jamais aussi beaux, et les grooves jamais autant proches du néant. Surtout, sur une poignée de morceaux, au détour d’une caisse claire référencée ou d’une volute de nappes mélodieuse, Exai commet même le sacrilège de communiquer avec l’extérieur. Immédiatement, le cerveau critique est tenté de planter ses petits drapeaux, déchiffrant ici une référence au dubstep, là à la techno contemporaine. Subjugué par la beauté de ces objets devenus impossible à cerner, il en vient à s’interroger ainsi, une énième fois, sur l’inexplicable transcendance qui finit par emmener ces formes vers les cieux : vient-elle d’ici-bas ou de là haut, du Monde des idées ? Interrogation grandiose, grandiloquente pour un objet tombé du hip-hop, de la musique industrielle et de la techno mais qui en dit long sur l’importance cruciale du duo, un peu plus de vingt-cinq ans après sa formation.

 

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