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5
sur 5

Est-ce que qu’en abandonnant son pseudonyme de faux groupe (Notre-Dame), Arnaud Fleurent-Didier sortira enfin de l’anonymat dont il est victime ? A l’heure où une génération spontanée (Delerm, Bénabar, Biolay…) a été rapidement élue représentante de « la nouvelle chanson française », alors même qu’elle semble plus prompte à regarder dans le rétroviseur qu’à innover, un jeune homme précieux se bat pour présenter une oeuvre ambitieuse, avec un certain souci de démesure… Si ses « collègues » réifient un fantasme un peu rance d’une sorte d’âge d’or du Music Hall, plus proche de la carte postale criarde amélie poulinesque que de la poésie surréaliste d’un Trenet, on se souvient qu’Arnaud Fleurent-Didier avait titré son premier album Chansons françaises, ce qui situait déjà l’ambition de son propos : parler de choses très banales (le service militaire, la « première fois », le cinéma…) pour les magnifier, par leur nature tout autant dramatique qu’universelle, en empruntant une forme rendue vulgaire par des hordes de tâcherons : la chanson française.

Rompant avec le projet Notre-Dame, sans doute encore trop redevable à la pop gênée aux entournures d’ici, ce nouvel album place la barre un cran plus haut et reprend les mini-symphonies du passé (Une Faiblesse de la nature) pour les conduire vers des territoires plus épiques encore : En ouverture, Vivre autrement plante le décor et dépasse allègrement les 5 minutes comme pour présenter, en court-métrage et en manifeste, le thème du grand film à venir, soit Portrait du jeune homme en artiste, qui est aussi le disque le plus cinématographique de la rentrée. Seul maître à bord de son vaisseau orchestral (il écrit, compose, interprète et joue chaque note, comme un Brian Wilson des temps modernes), il vient livrer les clés d’un univers à partager, rempli de cordes sensibles, de basses sinueuses, de guitares crocheteuses et de choeurs emportés…

Au jeu casse-gueule de l’auto fiction, Arnaud Fleurent-Didier tire largement son épingle du jeu. Jouant sur la corde raide du travers égotiste, l’album fonctionne donc en carnet d’humeur recensant les doutes et désillusions de son auteur mais aussi ses moments d’exaltation. Comme un contre-pied facétieux, le bilan arrive dès le départ. Arnaud se dit : je voudrais faire quelque chose de ma vie à défaut d’avoir une quelconque compétence dans le jeu social (Vivre autrement). On s’installe donc à Paris, terre fertile pour faire pousser les rêves et paillettes, mais, les uns après les autres, les camarades et autres apprentis artistes retournent à une réalité plus prosaïque (Les Poètes ont quitté Paris) pendant que le jeune homme, isolé, rêve à une reconnaissance chimérique, entre Magic ! et Les Inrocks (Rock critique). Alors, fatalement, la mythomanie pointe son nez et il demande à qui passe à sa portée Ce que les gens disent de moi… Un temps, l’amour seul semble capable de sublimer cet élan déçu (l’hilarant Je voterai pour toi porté par sa basse ronde à la Melody Nelson) et la compagne devient l’Eldorado, une fois que l’ambition est circonscrite à une dimension modeste (Le XXIe arrondissement de Paris). Pourtant, le quotidien revient vite comme une manière de coup de poing dans la gueule : Emploi du temps , point d’orgue de l’album, prend des accents mélo-dramatiques à la Comme d’habitude (même allure de classique) et ne reste qu’un désir châtré (Mon disque dort) qui abouti à la séparation d’avec la dulcinée (A l’ombre des jeunes filles en pleurs) et du difficile cap à tenir (Retrouvailles sans rendez-vous) pour enfin se réaliser. L’histoire s’achève entre satori artistique (« Car quand je suis seul / Je me prend à rêver / Moi je rêve de chansons / Qui diraient mes pensées / ce que je veux devenir / Et ce que je peux promettre / Ce que je peux tenir », sur En vieillissant peut-être) et résignation (Portrait du jeune homme en artiste).

A sa manière, Arnaud Fleurent-Didier reprend le flambeau d’une variété (!) ambitieuse, ne faisant plus semblant de snober une dimension -et surtout une ambition- populaire mais exempte de tout « populisme » (Pagny, Bruel), que défendaient quelques oubliés comme Barry Ryan (Héloïse) ou Gene Pitney (Something’s gotta hold of my heart), célébrés depuis par d’autres outsiders au rang desquels figurent Nick Cave ou Marc Almond. Souhaitons-lui a minima d’occuper la place laissée vacante depuis des années par Polnareff, le dernier Petit Prince pop français que l’on ait connu.