Deux premiers albums, La Langue et Feu la figure, ont révélé le duo français Arlt comme une des plus belles choses arrivée à la chanson d’ici : Eloise Decazes, oiselle expressive tête haute regardant les fantômes dans les yeux, un marteau à la main, et Sing Sing, chanteur à la guitare de plomb, penchant vers les graves, la terre et les gouffres, une cigarette ou une flasque de whisky leur tenant lieu de pont. Ce beau duo, couple, rénove en beauté et profondeur la chanson folk en français, de médiévale ou traditionnelle collectée, à psych-folk sous influence Fontaine (Brigitte), ESP (Records), blues (du Delta), Velvet (souterrain). Cette chimie équilibriste, entre chutes et astres, avait jusque là en Mocke, guitariste tisserand, un tiers qui faisait le liant ou le délié. Pour leur troisième album, ils ont convié le multi-instrumentiste Thomas Bonvalet (Cheval de frise, L’ocelle mare, Powerdove) à réarranger, « maltraiter amoureusement » (dixit Sing Sing) leur répertoire, à y ajouter, à leur hauteur, ses « concertina, harmonica, guitalélé percuté, microphones, amplificateurs, frappements de pieds et de mains, peau de tambour, orgue à bouche, piano, banjo six cordes, plaques d’harmonica, componium, diapasons… », pour un résultat qui questionne auralement la forme de la chanson, entre expérimentation electro-acoustique et relecture iconoclaste. Tous trois ont à cette occasion ré-enregistré 9 morceaux déjà connus du duo ainsi que deux inédits (« Grande fille » et « Le ciel de Lille ») en une poignée de jours, à la maison, en compagnie de l’ingénieur du son Adrian Riffo. Interview en deux temps, avec Sing Sing et Eloïse devant un café, le micro entre tous, et par mail ensuite, avec Thomas, venu compléter, avec plein de points de suspension.

Comment vous êtes vous rencontrés tous les trois ?

Sing Sing : On a rencontré Thomas récemment, après un concert de Powerdove au Point Ephémère. On nous avait beaucoup parlé de lui, de l’Ocelle Mare, de Cheval de Frise (que je connaissais d’ailleurs déjà depuis longtemps). On a adoré le concert, et son approche des instruments, de l’espace sonore, qui nous a beaucoup marqués. J’avais vraiment l’impression de voir quelqu’un faire des musiques traditionnelles mais avec un vocabulaire totalement renouvelé, singulier. La première fois qu’on l’a vu, c’est resté très énigmatique, insondable, pour nous. Ensuite, le festival des 36h de St Eustache nous a proposé de refaire un concert – on avait déjà joué l’année précédente – à condition qu’on leur fasse une proposition de création originale. On a hasardé le nom de Thomas, qui a accepté tout de suite. Il a choisi de quoi faire un set parmi nos deux albums précédents, a travaillé dans son coin, puis est venu à Paris pour nous proposer ses arrangements, si tant est qu’on puisse appeler ça des arrangements. On était tellement ravis qu’on s’est dit tous les trois qu’on allait faire un disque. Il n’y avait pas de volonté délibérée de notre part de faire ce type de disque, c’est-à-dire une relecture de notre répertoire, mais le projet est né de cette rencontre inopinée, d’une commande, qui a abouti à l’envie de fixer ce moment.

Thomas, Sing Sing dit de ta musique qu’elle relève de la musique « traditionnelle mais avec un vocabulaire complètement renouvelé ». Est-ce que tu es d’accord avec cette idée ? Quelle relation entretiens-tu avec les musiques dites « traditionnelles » ?

Thomas : Mon approche est en grande partie empiriste et pas vraiment inscrite dans une tradition. Et je suis un peu malgré moi fermé à l’apprentissage par transmission. Il n’y a que l’expérience pour moi et l’observation des phénomènes. Donc ce qui m’intéresse dans ces musiques n’est pas du tout leur aspect traditionnel mais ce qu’on peut y lire de l’expérience liée à un territoire, un climat, une présence animale, des déplacements de populations…

Comment s’est passé l’enregistrement ?

Eloïse : On a enregistré dans la même maison que pour La langue en 2009, une maison de famille au bord de l’eau. On est parti en octobre avec Adrian Riffo qui est l’ingénieur du son habituel sur les disques de Thomas. On s’est dit que c’était mieux de faire ça avec lui, puisque c’est un travail de prises de sons très particulier. On avait prévu de l’enregistrer sur 3-4 jours, mais il y a eu des petits problèmes techniques au départ (ce qui arrive souvent quand on se pique de s’installer au débotté dans des lieux pas prévus pour ça), mais finalement, on a tout enregistré en un jour et demi.

Sing Sing : On a essayé plein de configurations possibles pendant trois jours, et donc il y avait des trucs qui déconnaient un peu, parce que Thomas a un instrumentarium et un système qui fait énormément de bruit, du coup, en enregistrant tous les trois ensemble, ses instruments repissaient dans nos micros, ça faisait un bordel pas possible et ça laissait peu de chances au mix. On a essayé de contourner ça pendant longtemps et puis, finalement, l’avant dernier soir, après dîner, Thomas nous a proposé de jouer tous les deux, de lui faire un concert. Donc on a joué devant lui, qui faisait des danses, qui nous envoyait beaucoup d’énergie. C’a été assez fou, et un moment très joyeux, rieur, emporté. On a refait un set le lendemain matin, et sur les deux prises, on avait ce qu’il fallait. Thomas a ensuite fait des overdubs sur ces prises, en différents endroits de la baraque, dedans, dehors, avec des micros statiques, qui prenaient les sons de l’extérieur aussi. On entend ainsi les oiseaux attirés par son orgue à bouche, comme s’ils étaient appelés par un appeau. Ensuite on a mixé à Paris avec Adrian et fait masteriser ça à Montréal, par Harris Newman comme les albums précédents.

Thomas, peux-tu nous parler de ton instrumentarium ? Quels instruments as-tu utilisés avec Arlt ? Modifies-tu tes instruments ?

Thomas : C’est quelque chose que j’ai développé pour la musique que je fais seul (L’ocelle mare)… Je suis assis et il y a deux espaces amplifiés : le bas et le haut de mon corps, et j’utilise des objets/instruments un peu comme des prolongements… Je modifie peu les instruments, je fais surtout des agencements… Je suis juste capable de mettre un bout de scotch ici ou là… Il y a un objet, et son usage est déterminé par le contexte… Mis à part le piano de la maison dans laquelle nous avons enregistré, je n’ai rien utilisé de nouveau avec Arlt… Je tape des pieds, je frappe des mains, j’amplifie des diapasons, des lames d’harmonica et des componiums, je frappe une petite guitare, je joue de l’orgue à bouche ou une sorte de banjo, entre autres… mais c’est avant tout une manière de disposer ou d’associer ces éléments, et le mouvement…

Quand Thomas enregistrait, vous étiez là ? Vous l’avez conseillé, orienté ?

Sing Sing : Pas exactement, on le laissait faire, nous chercher. Il ne fait jamais les mêmes prises et est beaucoup plus perfectionniste que nous. On est des musiciens de la première ou de la deuxième prise, alors que lui creuse beaucoup (ici en tout cas, en général, je ne sais pas) On sentait qu’il avait besoin d’un environnement aussi, pour échouer, recommencer…

Eloïse : Et puis Thomas et Adrian forment un vrai duo, on les a laissés faire selon leur système…

Sing Sing : Et on lui a laissé carte blanche totalement, on ne l’a pas considéré comme un intervenant, il n’était pas à notre service ou au service des chansons, mais dans une confrontation : notre matière était nos chansons, et lui devait en faire ce qu’il voulait, les maltraiter autant qu’il voulait. Nous, on voulait surtout voir comment elles pouvaient résister. Il les as sciemment brutalisées, mais amoureusement. On est très peu intervenus sur ce qu’il faisait, seulement sur le mix final, qui s’est fait en pure démocratie. Mais au final, on avait la même vision, la même envie, on est tombés d’accord très vite.

Le mix met à même hauteur vos deux voix et les apports de Thomas, au risque de perturber l’écoute.

Les pré-mixs étaient plus polis, comme plus soucieux de nous, les chanteurs, avec Thomas un peu en retrait. A la place des guitares de Mocke sur les chansons originales, on avait donc les interventions de Thomas. C’était « joli », bizarre, mais moins pertinent, on est vite tombés d’accord (tous les 4, Adrian, Thomas et nous) pour ramener dans le mix plus de tensions et de débordements, et une présence de Thomas qui soit plus organique, pas décorative. Et lui-même, c’était son premier désir: défaire la hiérarchie de « LA » chanson. On a donc très vite pris le parti de plutôt baisser ma guitare, parce qu’on la connaissait déjà de par les précédents albums et de placer Thomas comme une véritable troisième voix.

Eloïse : C’est une rencontre assez percutante…

Sing Sing : Oui, il y a un goût du pugilat, une lutte, lutte amoureuse encore une fois. D’avoir déjà donné ces morceaux,  nous a offert cette liberté : il n’était plus temps, ni question d’en prendre soin. On voulait explorer ce qui se passe quand la chanson est remise en cause, dans sa hiérarchie habituelle. Et en même temps, ce n’est pas gratuit, on n’arrive pas avec un mec qui fait juste du boucan. Ca fait sens car Thomas et Adrian nous semblent être dans le même quête ; à savoir quelle forme donner aujourd’hui à ce qui nous nous a plu dans les musiques traditionnelles (nous parlons là du caractère inouï, mystérieux des musiques primitives quand on les découvre à posteriori). Thomas a une façon de donner une représentation sonore et spatiale d’enjeux qu’on a reconnus, qui sont les nôtres, mais sous une autre forme.

Thomas, à propos de votre travail en commun, comment as-tu réfléchi à ta participation ? Tes arrangements « n’arrangent » pas, justement, les chansons. S’agit-il d’une confrontation, d’une rencontre ? Sing Sing dit que tu les as « brutalisés amoureusement ». Quel est ton point de vue ?

Thomas : C’est dans la contradiction et la friction que j’arrive à trouver de l’équilibre et de la justesse mais j’essaie d’être aussi délicat que possible ! Pour les formes, les choses s’imposent et je pense peu : j’ai des objets et les chansons de Arlt sont comme d’autres objets, et je tâtonne en tentant de les associer… Lorsque ça marche, je ne vais pas beaucoup plus loin, je tente juste de contrôler les paramètres pour pouvoir reproduire cet équilibre… et c’est là le plus gros travail, il me semble… Le reste se fait un peu seul…

Pour moi, il y a quelque chose d’élémentaire dans la musique de Thomas, c’est-à-dire de lié aux éléments, à la terre, l’air, l’eau, le feu, à la matière en général, et c’est cette dimension extrêmement concrète, tellurique, que je trouve en rapport avec votre musique, vos chansons.

Sing Sing : Effectivement, son travail utilise vraiment la matière des instruments : du matériel de récupération, des petits amplis à piles, des diapasons… Et ce qui l’intéresse, c’est la manière dont l’environnement va réagir, malgré lui, à ces objets, ces instruments. Lui les actionne, et eux s’expriment, en un sens. La musique de Thomas est physique, reliée au sol, frappe, et convoque les éléments, tu as raison (du moins dans notre esprit d’auditeur/spectateur) Il ne serait pas nécessairement d’accord mais c’est vrai qu’on y entend, nous, une musique faite d’appels. C’est sans doute en partie ce qui a motivé notre envie de lui ouvrir nos chansons, puisque, j’ai déjà beaucoup insisté là-dessus par le passé, nous misons nous-mêmes (parfois peut-être trop?) sur ce qu’il peut y avoir d’incantatoire, d’un peu sorcier, dans une foutue chanson. Je fantasme un peu ce répertoire comme une ribambelle de dérèglements climatiques.

On peut l’entendre comme  un travail sur le magnétisme ?

Absolument. Et c’est ce qui nous préoccupe nous-mêmes, mais on n’avait jamais réfléchi jusqu’alors à en donner une traduction discographique réelle. Adrian a travaillé comme on travaille pour de la musique concrète, électro-acoustique, du field-recording. Même avec nous, même avec nos voix, en observant comment l’espace réagissait avec nos sons : dans le salon, il y avait des micros partout, Thomas qui fait des danses d’éléphant de mer pendant qu’on jouait… Ca ravissait tous nos violons d’Ingres, notre manière de chercher des fantômes. Et Thomas a quelque chose de très cosmique, très dans la terre, la matière qui adhère, et en même temps, dans le ciel, l’air. Ca résonnait parfaitement avec nous.

D’habitude, Mocke fait un peu le lien entre vous deux, que ce soit par excès ou par défaut, par diversions ou correspondances. En tout cas, c’est la « troisième personne » de Arlt, et elle est importante, en ce sens que pour moi, par exemple, elle me semble représenter, parfois, votre relation à tous les deux. Je vous vois comme un duo, un couple même, mais la troisième personne parle aussi de vous deux, de ce qu’il y a entre vous. C’est mon impression en tant que spectateur. Est-ce que ça vous parle, et dans ce cas, quelle troisième personne serait Thomas ici ?

Eloïse : Il s’agit plus d’un face à face, je crois, avec Sing Sing et moi d’un côté, et Thomas en face. Ce n’est pas une lutte violente, c’est très joyeux, mais ça reste très frontal.

Sing Sing : Oui, ce sont deux entités qui se font face. Mocke nous tourne autour, court de l’un à l’autre, tisse des choses. Il a une façon d’allumer des lampes, tirer des fils, investir les interstices, les trous. Tandis que Thomas a plus tendance à nous coller des beignes, à nous fondre dessus par le haut.  Moi, je vois Arlt aussi avant tout comme un duo. Au final, il reste un duo en présence d’une tierce personne.

Parfois je me suis demandé en écoutant les arrangements de Thomas s’il avait travaillé en rapport avec le sens des chansons. J’ai plutôt l’impression que c’était le son et les textures qu’il privilégiait.

Oui, je crois qu’il ne se pose pas la question. Ca peut y ressembler parfois, j’imagine. Mais moi, ce qui me plait justement, c’est que sa musique peut être un paysage autour de la chanson, ou une perturbation abstraite pure, ou une projection mentale de ce qui est énoncé…  Mais je crois qu’il réagit purement au son, à nos voix, à l’espace. Il s’en excusait lui-même en disant : « Je fais vraiment l’inverse de ce qu’il faudrait faire s’il fallait arranger ces chansons. » En répétitions, par exemple, dès qu’on chantait, il faisait du bruit, et dès qu’on s’arrêtait, il s’arrêtait aussi. C’était fascinant.

Thomas, tes  apports ne sont donc pas décoratifs ou illustratifs. A quel point, de quelle manière, les chansons d’origine (les textes autant que la musique) ont-elles déterminés tes choix d’instruments et d’interventions ?

Thomas : Je n’ai pas du tout pensé au sens de mes interventions… C’est juste la compatibilité des objets/instruments et la réaction de mon corps qui ont déterminés ces formes… Mais il y a tout de même une chose que j’ai essayé de faire pour avoir peut être un peu plus de liberté de mouvement, ou du moins pour changer le rapport possible entre moi et Arlt : j’ai tenté de retirer l’os des chansons, la guitare de Sing Sing… Car avec cet os leur musique est inflexible. C’est un peu la seule chose que j’ai pu tenter, de façon un peu volontariste… et ça a marché pour deux chansons…

En live, comment ça va se passer ?

Sing Sing : Thomas souhaite que les live soient assez fidèles au disque si j’ai bien compris. Mais on verra, ça va sans doute modifier les choses dans notre manière à nous de jouer, de chanter.  On va aussi essayer pour les live d’être le plus autonome possible, d’avoir notre mixette et de faire nous-mêmes nos réglages, pour ne pas trop dépendre d’un autre ingénieur du son, à qui l’on demandera de bien vouloir se contenter de lancer notre mix en façade.

Eloïse : Nous on a plutôt l’habitude de jouer avec les imprévus. On prépare peu, on prévoit peu, et il faut s’adapter au matériel sur place (on se déplace sans notre propre ampli, par exemple, limite les mains dans les poches). Thomas est visiblement plus minutieux. Ce qui ne nous fera pas de mal.

Sing Sing : Oui, il y a déjà beaucoup d’imprévus en soi dans ce qu’il a entre les mains, Thomas, pas la peine d’en rajouter dans l’aléatoire….

 

Arlt & Thomas Bonvalet (Almost Musique)

http://www.arltmusic.com/

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http://concert.arte.tv/fr/festival-36h-de-saint-eustache-arlt-x-thomas-bonvalet

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