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sur 5

Dans un embranchement de son feuilleton littéraire Les Cinq Livres du King, Pacôme Thiellement imagine un monde où, l’espèce humaine n’étant plus digne de confiance, le dépôt de la conscience serait transféré à la race des Muppets. Si finalement ce divin projet n’est pas mené à son terme, au moins peut-on se réjouir: l’album de pop muppet ultime, celui qui aurait été un carton planétaire -et plus encore- dans cette réalité alternative et colorée, a par miracle débarqué dans notre monde. Et il s’appelle pom pom.

L’intercesseur qui a rendu cette épiphanie possible, c’est, on aurait pu le prévoir, Ariel Pink. Le cycle des Haunted Graffiti (temporairement?) clos, Ariel Marcus Rosenberg signe de son seul alias son plus plantureux album en termes de moyens mis en œuvre. Dès l’ouverture et le fantastique Plastic Raincoats in the Pig Parade, entre les « oh yeah », il se passe quelque chose. « It must have been an Ariel day » chante-t-il. Et même quelques Ariel years tant on assiste, éberlué, à un déferlement euphorisant de mélodies instantanées, de sons embusqués, de trouvailles pop. Si, tôt dans la première partie du disque, White Freckles et Lipstick retrouvent un son très Haunted Graffiti, personne n’est vraiment en terrain connu dans pom pom, qui pourtant emballe avec une totale immédiateté. De ces dix-sept titres, tous en décalage plus ou moins marqué avec les standards des pop songs qu’ils triturent avec autant de sadisme que d’amour, chaque track semble se poser une question qui ne nous serait jamais venue à l’esprit – par exemple, comment sonnerait le prog-rock s’il avait était inventé par les Ramones un soir de carnaval ? C’est dire si renversant est précisément le mot. Tout ici est bizarre mais présente le sex-appeal d’un tube. Car le Pink a beau être un freak by nature, il sait aussi amadouer les filles, avec la new wave martiale de Not Enough Violence ou la pop perfidement cajoleuse de Put your Number in my Phone. Le clip résume d’ailleurs assez bien l’essence même de la personnalité d’Ariel Pink : chargé de faire le rabatteur pour son pote polyo dans un shopping mall, il se prend veste sur veste. Au royaume du consumer friendly et des rictus botoxés, Ariel Pink reste et restera cet outsider malgré lui, ce loser magnifique, ce poète branque égaré dans un monde bien plus déréalisé et freaky que lui.

 

 

Et ces joliesses ne sont que les bras accueillants d’un monstre polymorphe qui a englouti et régurgité des tonnes de choses impures, issues de MTV, des eighties, des clips de Michael Jackson ou des concerts de Led Zeppelin, des films oubliés de Bollywood à la muzak d’ascenseurs cabossés, ajoutant un sirop 50s qui dégouline sur One Summer Night, et un impensable break avant l’interminable dub qui clôt l’odyssée Dinosaur Carebears.

Qu’il le veuille ou non, Ariel Pink n’est rien d’autre que ça : un conglomérat de pop culture dégénérée, un chantre du bubblegum camp aux effluves capiteuses de soft rock, d’electro low-fi et de glam baroque, nous invitant à ses côtés le temps d’un ride en décapotable dans un L.A. fantasmatique et lysergique – le eyeliner dégoulinant, les neurones en vrac et la crinière au vent. Le mauvais goût comme mètre étalon de la beauté, l’effacement total des distinctions entre high art et junk pop. Un monde – rêvons un peu – où les fêlés du ciboulot auraient cannibalisé le mainstream pour lui redonner, une fois n’est pas coutume, ses lettres de noblesse.

Ses mélanges magiques permettent à la créature d’enchaîner un opéra-caniveau comme Black Bellerina et, plus loin, un (Brian) fairy tale sur Exile on Frog Street, avec un sidérant mix d’ambition démesurée et d’idiotie assumée, accouchant d’un monde musical ou l’unité élémentaire n’est plus la note, mais le jingle. De jingles entêtants et génialement stupides, pom pom en regorge, notamment sur les sommets Nude Beach a Go-go (« Ramalama ding dong surfer Billy bing gong ») ou le joyau Jell-O, qu’on ne résiste pas au plaisir de citer plus longuement:

« Mom and dad are normal / Everyone eats white bread / That’s why they’re all dead / Jell-o Jell-o Jell-o Jell-o Jell-o (Yeah!) / Jell-o Jell-o Jell-o Jell-o Jell-o (wooah) / Jell-o Jell-o Jell-o Jell-o Jell-o (Jell-o!) / Jell-o Jell-o Jell-o Jell-o Joe / I, I, I, eat jell-o (wooah) / I, I, I, eat corn / I, I, I, eat jell-o before I was an embryo and that’s why I was born »

A ces grands moments de piratage du cerveau, Ariel ajoute des chœurs déplacés, des cris de grenouilles, des sons non identifiés, des insultes hurlées hystériquement en français (« Tu pues ! Ferme ta gueule, putain ! Dégage ! » sur Negative Ed), qui font que tous les bruits qu’on fera autour, en mangeant, téléphonant ou whatever seront encore du Pink.

 

 

 

De tout cela résulte un album qui déborde de toute parts, qui ne craint pas de transfigurer le réel, à l’instar de son ancêtre direct (récemment repris, avec presque autant de panache dégénéré mais un peu moins de bonheur par les Flaming Lips) Sgt Pepper’s Lonely Hearts Club Band. Par sa démesure et son ambition tous azimuts, pom pom est aussi le White Album, pardon le Pink Album d’Ariel. Le genre de disque dont la pop a absolument besoin, comme elle a besoin d’aberrations telles que le récent Foxygen -et peu importe si ce dernier est en partie un plantage monumental- avec lequel pom pom partage d’ailleurs le mastermind Kim Fowley. L’accoucheur des Runaways et des Modern Lovers, à la carrière qui mériterait une série TV, trône en effet tête d’un casting où l’on retrouve entre autres le comparse Jorge Elbrecht, Shags Chamberlain des Smallgoods, Justin Raisen ou l’écrivain teen Alex Kazemi.

 

 

S’il s’agit de son album le plus entouré, c’est surtout la personnalité de Pink qui explose jusqu’au final exalté de Dayzed Inn Daydreams: « I’m Broadway Kurt Cobain / clap your hands », on ne saurait mieux dire. Un fantasme de rock-star à la fois maudite, à l’aise dans l’obscurité des bas-fonds, et béatifiée, étincelante dans la lumière des spotlights. Qui bidouille des sons 8-bits en parlant de sexe, sert du cheap et du scabreux, pour un résultat délicieusement écœurant -comme un donut, dont la forme résume l’art de pom pom. Autour du trou central, profondeur insondable et abstraction géométrique invitant au questionnements de l’âme, une couronne au glaçage sucré rose fluo et remplie de crème. Le plein et le vide, l’éther et la junk-food, l’aspiration et l’indigestion, l’alpha et l’oméga de l’ « authentique » pop-culture, oxymorique par essence.

Dès lors, le malin Pink peut s’amuser à multiplier, dans ses déclarations médiatiques, les provocations foireuses: rien ne pourra entacher le fait qu’il vient de signer l’album pop le plus follement grandiose de l’année. En un mot, un chef d’oeuvre.