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En ces temps de morne uniformisation electronica post-autechrienne ou morr music-ienne, les vrais inventeurs se font rares, très rares. Pourtant, ils existent. Brillant exemple norvégien : Alog, duo merveilleux composé des très complémentaires Espen Sommer-Eide (également tête pensante du projet Phonophani, encensé dans ces mêmes colonnes il y a quelques mois) et Dag-are Haugan : deux chercheurs d’or autant à l’aise dans le sound-design le plus pointu que dans l’onirisme mélodique le plus poétique qui travaillent sans cesse à la mise en oeuvre d’une musique électronique sans parenté, sans équivalence, résolument inédite.

Ce très joliment titré Duck-rabbit est leur deuxième opus, et il ouvre à nouveau une fenêtre sur les territoires défrichés par le précédent Red shift swing, avec plus de maîtrise, de concision, de distance aussi. Ce territoire, résolument unique, s’étend dans un brumeux no man’s land où se télescopent fragments d’improvisations acoustiques, bidouillages électroacoustiques aux confins de la musique contemporaine et de l’ambiant, quelques nuages de musiques préexistantes -du free jazz à la pop sixties, en passant par la musique minimaliste ou le folk- et expérimentations informatiques ludiques. Bref, un passionnant assemblage de musiques nouvelles qui ne ressemble à rien du tout, que le duo résume en le confrontant au format pop.

Une expérience qui donne un résultat heureux mais aussi très étrange, comme si les deux compères avaient disséqué, découpé, fragmenté leur musique, et en avaient redistribué au pied de la lettre les parties selon le schéma d’une nouvelle musique à laquelle elles ne correspondent pas. Rythmes cassés incomplets, boucles mélodiques mal assorties, inserts d’abstraction digitale incongrus : Duck-rabbit ressemble à un assemblage de lego asymétrique et casse-gueule, où les mélodies et le philtre émotionnel sont sans cesse mis à mal par des crevasses, des ruptures, des accélérations et des décélérations. Mais, et on s’en doute aussi, la rançon n’en devient que plus précieuse : quand l’ordinateur se met à chanter, quand les malicieuses infrabasses deviennent mélopée romantique, quand tout se met en place, le prix de cette musique sans âge devient inestimable. A ranger sur son étagère avec quelques autres pierres angulaires de pop aventureuse, entre Loveless de My Bloody Valentine et Systemisch d’Oval.