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sur 5

Scriabine était romantique. Romantique comme aucun autre compositeur russe n’a pu l’être. En effet le projet de Scriabine découle de celui de Wagner et notamment du message de Parsifal : que l’imaginaire égale le réel, voire le remplace. En cela, Scriabine appartient à une lignée de compositeurs qui irait de Beethoven à Mahler et Bruckner en passant par Berlioz et Liszt. Ce dernier est à prendre comme référence par ailleurs. Chopin aussi. Scriabine est un de leurs héritiers. Sa production pour piano est là pour en témoigner. Ajoutons enfin que les recherches harmoniques de Scriabine croisent le chemin de Debussy et peut-être même de Bartok. Mais après cette débauche de noms, on n’a toujours pas réussi à définir Scriabine.

Revenons donc à la source : la Russie. Quelle Russie ? Celle du tournant du siècle dernier. Qui ne sait plus trop où elle est ! Deux faits : assassinat du tsar Alexandre II en 1881, révolution en 1905. Scriabine appartient à l’avant-garde. Celle-ci se divise en deux pôles : Moscou et Saint-Pétersbourg. Scriabine est du premier. On y trouve Rachmaninov aussi. Autant dire, son contraire. Scriabine est la coqueluche du moment pourtant. Autour de lui s’est formé un cercle de jeunes révoltés, rejetant tout à la fois le Groupe des Cinq avec Rimski-Korsakov et Moussorgski et les traditionalistes européens Tchaïkovski et Rubinstein. Mais alors où se trouve la Russie chez Scriabine ? Dans son idéalisme peut-être.
Il a développé une théosophie enrubannée de philosophie nietzschéenne maniant les concepts de volonté et de puissance on ne sait pas trop comment. Pour lui l’artiste est un magicien qui crée des mondes sonores. Il a formé notamment un accord particulier autour de quartes superposées alors que le cycle naturel est celui des quintes. Scriabine rompt alors avec la tonalité et propose donc une solution au chromatisme wagnérien, comme Schoenberg, Debussy et Bartok l’ont fait en même temps de leur côté. A ce titre, Scriabine est un des premiers modernes du XXe siècle. Mais il est mort en 1915. Cela faisait à peine 5 ans qu’il avait atteint sa maturité musicale. En ce sens beaucoup de ses œuvres ne présentent qu’un intérêt historique.

Prenons les deux symphonies enregistrées ici. Scriabine n’a toujours pas rompu avec la structure classique de la symphonie romantique. Son langage procède directement de celui de Wagner. Sa 2e symphonie est le pendant de la 5e de Beethoven. D’ut mineur, il passe à ut majeur et conclut sur un triomphe et une surcharge de cuivres. Rien de bien intéressant. La 3e l’est un peu plus. Surtout parce qu’elle apparaît comme une esquisse du Poème de l’extase. Scriabine aborde alors un tournant dans sa création. L’orchestre très lourd vient du XIXe mais Scriabine en utilisant les cuivres avec transparence et en jouant avec une ambiguïté tonale évidente compose son premier chef-d’œuvre orchestral. Le Concerto pour piano complète agréablement le disque. En tout Svetlanov mérite des éloges. Enregistrées à des dates diverses, les œuvres sonnent avec une densité et un poids peu commun. La discographie n’est pas très riche pour ces œuvres et on le comprend. Mais Svetlanov en tire le meilleur avec notamment des cordes à la sonorité très allemande, voire poisseuse parfois. Du beau travail qui ne peut pas faire complètement oublier la médiocrité des compositions.