Triple actualité pour Air cet automne : une compilation de morceaux favoris, une collaboration prestigieuse et un album solo, cela faisait longtemps que le duo n’avait à ce point ventilé l’air du temps. Commençons par la sortie de ladite compilation, nouveau volume de la série Late night tales, qui permet de revisiter l’idéal pop des deux garçons à travers dix-huit de leurs chansons préférées (dont une seule de leur propre catalogue). Plus harmonieuse, moins snob, plus riche que les volets publiés sous la même étiquette par les Flaming Lips, Belle & Sebastian ou Four Tet, le disque est une synthèse probante de ce que tente d’atteindre Air depuis près d’une décennie : marier la sophistication européenne (Rota, Delerue, Wyatt) et la spontanéité américaine (The Band, Cat Power, Elliott Smith), la pop la plus classique (Troggs) et le classique le plus pop (Ravel), l’abstraction instrumentale (Tan Dun) et l’incarnation vocale (Hazelwood, Jeff Alexander) ou narrative (la collaboration avec Baricco), le tout baignant dans une atmosphère hautement onirique, tantôt lancinante, aiguisée, tourmentée (Cure, Black Sabbath, Japan), tantôt plus légère, plus ronde, plus sucrée (Minnie Riperton). Tous les morceaux, connus ou non, sont exquis, et finissent d’imposer Dunckel et Godin comme des hommes de goûts.

Or, on le sait, le drame de nombreux musiciens est de composer en deçà des espoirs que leur habitus fait naître. Ce n’est pas le cas d’Air, qui, en une demi-douzaine de disques, a su fondre ses influences en un projet original, et le renouveler sans renoncer à sa singularité originelle : suite à l’ouverture progressive des fenêtres, l’air un peu climatisé des débuts a gagné au fil des albums en impureté, en densité, en toxicité. Après des excursions du coté du cinéma (Virgin Suicides) ou de la littérature (le split-album avec Barrico), le duo continue donc de s’aérer, cette fois derrière Charlotte Gainsbourg et en solo, pour des résultats à peu près similaires d’un point de vue qualitatif, malgré des démarches opposées. Sur 5 :55, les deux musiciens ont accepté de se laisser guider par la fille d’une de leurs idoles. Quel type d’hôtesse de l’Air est Charlotte Gainsbourg ? En ouverture, le très beau diptyque 5 :55 / AF607105 donne un début de réponse : on y assiste à l’envol d’une fille timide et cauchemardeuse vers une forme de maîtrise, sinon de sérénité. Ce récit fantasmatique d’un « voyage au centre de la nuit » contient, en creux, toutes les clés de l’album : la peur de ne pas être à la hauteur (d’un père vénéré de tous, d’une mère, Jane Birkin, qui multiplie ces derniers temps les albums de bonne tenue), la difficulté de se défaire d’un passé inhibant, la tentation de « se laisser tomber », de « disparaître dans l’air fin » des prestigieux collaborateurs du disque (Air à la compo, Neil Hannon et Jarvis Cocker aux paroles, Nigel Godrich à la production). Une tentation finalement contredite par l’annonce, chantée sur un ton des plus officiels, qu’elle est seule maîtresse à bord, que c’est bien elle, et non ses passagers, qui agence le déroulé des opérations (« nous vous souhaitons un agréable vol »), qu’elle n’est plus actrice mais réalisatrice de son film.

Son film, dit-on, car l’album est remarquablement fluide et cohérent, malgré la multiplicité des intervenants et un enfantement plutôt douloureux. Voyages immobiles, effrois à demi feints, fins de nuits, rêves éveillés, vérité élusive, les thèmes développés par la plume de Cocker / Hannon sont portés à bras-le-corps par leur interprète, qui les habite littéralement. Charlotte chante moins haut que Jane, elle parle avec moins de classe que Serge, elle murmure avec moins de trouble que Jarvis, mais son chanté-parlé-murmuré ne rebute que provisoirement. On s’y fait d’autant plus vite que les coussins d’Air supportent avec tact son éclosion de chanteuse : comme pour Virgin suicides, le doux duo s’est adapté aux desideratas de son hôtesse, sans se renier. Le risque était de toute façon faible, tant la proximité des univers est manifeste : basses replètes, cordes évanescentes, batterie compressée, arpèges entêtants, mélodies nelsonnesques, c’est le versant le plus classiquement pop, le plus délicat d’Air qui est ici mis à contribution. Pour autant, tout cela ne suffit pas à faire un disque parfait, quelques longueurs en fin de trajet alourdissent un peu l’ensemble, et l’on aurait pu espérer d’un tel équipage plus de loopings et moins de révérences. La faute au travail en équipe, justement, qui polit les singularités pour mieux les dissoudre dans l’eau tiède du consensus ?

En comparaison, l’album de Jean-Benoit Dunckel, alias « Darkel » pour son premier projet à l’air libre, semble plus audacieux, moins guindé, moins maîtrisé aussi. En quasi-autarcie, privé du regard critique de son habituel comparse, Darkel se lâche. Là où Charlotte hésite à franchir le pas, lui fonce ; là où la jeune femme se réfugie dans un anglais aux intonations victoriennes, au phrasé théâtral, lui assume son french accent, son cheveu sur la langue, son timbre de castrat, entre Christophe et les Bee Gees. Moins de vocoder, de chœurs et d’effets, la mise à nu vocale prolonge celle entamée sur Talkie walkie. « Montre moi combien tu es courageux », chante à la fin du disque un père à son fils, et c’est à la fois charmant et vaguement ridicule. Les paroles, d’un romantisme basique, sont loin du lyrisme ironique et elliptique de Cocker, et le disque va à la fois partout et nul part, coincé dans un exercice de démonstration un peu vain. On sent Dunckel désireux de prouver qu’il est Air et au-delà, capable de voyager « jusqu’à la fin des cieux » comme il le susurre sur le morceau le plus enlevé de l’album. De cette capacité aérienne, l’album recèle nombre de preuves : certains titres semblent directement issus des précédents épisodes (Be my friend ou Pearl de Talkie walkie, Earth de Virgin suicides, Bathroom spirit de Moon safari), d’autres au contraire arpentent des territoires jusque là inexplorés, dans une tonalité soft rock très seventies. At the end of the sky ou My own sun rendent un hommage convaincant aux disques solo d’Harrisson ou de Lennon, quand TV destroy ou Beautiful woman épurent le glam touffu d’Electric Light Orchestra ou des Sparks. America, Kraftwerk, Badfinger complètent ça et là le tableau des réminiscences.

Moins strictement anglo-français, plus éclaté, plus lumineux, plus léger, mais moins touchant que 5 :55, Darkel est un bon album de transition, sans plus. Gageons que les deux expériences, d’adhésion à un collectif d’un coté, de soustraction solitaire de l’autre, permettront à Air d’enfin matérialiser l’idéal esquissé sur Late night tale, après une décennie truffée de réussites mais sans chef-d’oeuvre définitif. L’air de rien, il commence à se faire tard.

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