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2
sur 5

Est-ce toujours dans les vieilles marmites qu’on fait les meilleures soupes ? Pas sûr. Le grand Abdullah Ibrahim, multi-instrumentiste, mais avant tout pianiste, a commencé une carrière riche il y a près de 50 ans. Remarqué par Duke Ellington lors d’un concert en Suisse, auquel la gentille compagne du pianiste sud-africain avait convaincu le maître de se rendre, il s’est par la suite installé aux Etats-Unis où il a joué au festival de Newport puis aux côtés des grands noms qui sévissaient alors dans la « New Thing » (mais Miles, comme quelques autres, ne jouait-il pas alors lui aussi sa propre New Thing ?) au cours des années 60 : Coltrane, Don Cherry, plus tard Archie Shepp. Ellington lui laissa même le piano de son orchestre le temps d’une tournée US. Dès le début des années 60, alors qu’il était encore Dollar Brand, Abdullah Ibrahim a mêlé les influences de musiques traditionnelles (ou classiques) africaines et du jazz au service d’un style peu gourmand d’effets pianistiques virtuoses mais au contraire d’une relative économie de moyens d’expression, mise en œuvre dans des ballades très touchantes et des compositions toujours rythmiquement originales, souvent en plusieurs parties qui rappellent Monk (le must de cette époque est sans doute le Live at the Montmartre Club chez Black Lion). Par la suite, Abdullah Ibrahim a étoffé sa palette sonore en dirigeant un big band, écrivant un opéra joué en Europe au cours des années 80, The Kalahari liberation. Son jeu s’est enrichi d’influences nouvelles, notamment moyen-orientales, et ses compositions ont pris volontiers des allures d’hymnes bluesy. C’est le cas de certains des thèmes que l’on trouve sur Cape town revisited (Cape town to Congo square, Tintinyana), album conçu assez largement et, c’est là l’un de ses aspects les plus séduisants, comme une suite dans laquelle les morceaux s’intègrent.

Les accompagnateurs africains sont excellents -un bassiste chaleureux à la technique superbe (Marcus McLaurine), un batteur efficace qui assoit les climats suggérés par le piano (George Gray) et pour trois titres, un trompettiste à la sonorité limpide et au phrasé clair (Feya Faku). Et pourtant, à l’instar du public réuni pour ce concert de décembre 1997 à Cape Town, on n’est pas conquis par ce qui, au fil des ballades (Damara blue, Song for Sathima) et des mid-tempo, laisse une impression terne, jolie, celle d’une musique d’ambiance pour cocktail endormi en dépit de l’originalité de ce piano qui sait comme un rien vous percer le cœur et inoculer une nostalgie mortelle. Alors, sont-elles définitivement diluées ses couleurs africaines, la magie, la nervosité, la créativité des enregistrements du Montmartre Club ? Ont-elles fondu dans cette marmite à musique ? Que nenni, nous attendrons simplement un prochain opus un peu plus inspiré.