Les derniers romans traduits de la japonaise Yôko Ogawa témoignaient d’un éloignement, progressif mais de plus en plus marqué de ce qui jusqu’alors, à travers des textes comme La Piscine, Hôtel Iris, Le Musée du silence, faisait son ton, sa marque de fabrique. La Formule préférée du professeur (2005) d’abord, mais surtout La Marche de Mina (2008), étaient des récits en rupture avec l’habituelle tendance de l’auteur à pénétrer le fantastique par des portes dérangeantes, souvent mortifères, toujours fétichistes, obsessionnelles, étouffantes.

Cristallisation secrète, à première vue, semble cadrer plus nettement que ces deux derniers avec l’Ogawa qu’on connaît. Mais à première vue seulement. D’abord parce que le roman n’est pas son dernier : il a été publié au Japon en 1994. Ensuite parce que pour le coup, et à la différence d’autres textes de la même époque (L’Annulaire, La Petite pièce hexagonale…), si les thèmes abordés sont bien au coeur de l’œuvre de l’auteur, la manière ils sont ici agencés touche parfois à quelque chose d’enfantin, l’onirisme ambiant tenant souvent du conte. Puisque Cristallisation secrète n’est pas, en définitive, la marque d’un retour progressif d’Ogawa à ses vieux modes narratifs ; c’est peut-être au contraire sa première incursion, il y a de cela quinze ans, dans un univers qui quoique fidèle à ses obsessions, développe une atmosphère en demi-teinte, adoucie, banalisée, comme étouffée par la narration.

Car les récits d’Ogawa ne sont jamais aussi bons que dans les formes brèves, mêlant sur- et hyper-réalisme, agençant un monde singulier, sous un regard clinique. Cristallisation secrète s’écarte de cette veine. Le regard d’Ogawa y est moins glacial, moins intransigeant. L’atmosphère peine à s’imposer. Pourtant, pour ce qui est de la forme, c’est un modèle parfaitement abouti. Yôko Ogawa exploite tous les thèmes récurrents de son œuvre : fétichisme, perversion insidieuse, souvenir, disparition, oubli et, au bout, disparition, sinon mort. Elle se livre en parallèle au jeu d’une double narration. Celle qui raconte, elle-même romancière, vit sur une île d’où régulièrement, des objets, des émotions, des créatures s’effacent des mémoires de ses habitants ; elle travaille sur un nouveau roman, mettant en scène une dactylo dont la voix disparaît. Les mises en abyme sont multipliées, au service d’un récit curieusement politique (le phénomène n’est pas si courant chez Ogawa) qui traite, en vrac, du totalitarisme, de l’oppression, de la terreur, de la nécessité d’avoir accès à la culture, à la connaissance, ceci de manière très systématique, appelant à la caricature, kafkaïenne parfois, tant l’absurde ici a sa place, et au regard de l’Histoire.

Et pourtant, malgré (ou à cause ?) de cela, à aucun moment le texte n’atteint la plénitude, remarquable par sa simplicité, des romans précédemment évoqués, ou des nouvelles. Pour qui souhaite découvrir Ogawa et ce qui fait sa singularité, on ne saurait que conseiller, sans aucune réserve pour le coup, le premier tome du Thesaurus qui rassemble l’essentiel de ses des années 90. De La Désagrégation du papillon à Parfum de glace, tout est là, traduits par la toujours la remarquable Rose-Marie Makino.

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