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Sur Proust : « La transmutation de la sensation en sentiment, le flux et le reflux de la mémoire, les vagues d’émotion telles que le désir, la jalousie et l’euphorie artistique, voilà le matériau de cette œuvre énorme et cependant singulièrement légère et translucide ». Sur Kafka : « Gregor Samsa [le héros de La Métamorphose] a six pattes, c’est un insecte. Quel insecte ? Les commentateurs disent ‘un cafard’, ce qui bien entendu est complètement stupide : un cafard est un insecte de forme plate, avec de grosses pattes, et Gregor est tout ce que l’on veut sauf plat ; il est convexe des deux côtés, ventre et dos, et ses pattes sont petites. Il a un formidable ventre convexe divisé en segments, et un dos arrondi et dur qui suggère des élytres ». Sur Dostoievski enfin : « [Son] manque de goût, son commerce monotone avec des êtres souffrant de complexes préfreudiens, sa façon de se complaire dans les mésaventures tragiques de la dignité humaine, voilà qui est difficile à admirer « .

Le plaisir et l’ambiguïté des « cours » de Vladimir Nabokov sur la littérature sont résumés dans ces quelques extraits. Vladimir Nabokov se méfiait comme de la peste des vastes théories littéraires chargées de trouver des correspondances capitales entre les grands romanciers. Quand, pour gagner sa croûte, il put au début des années 50 enseigner la littérature russe, ainsi que « les grands maîtres de la littérature de fiction européenne » à l’université de Cornell, son intention est claire : susciter, chez le lecteur patient, ce subtil « frisson de la moelle épinière » que l’on ressent à la lecture des chefs-d’œuvre. Nabokov a cinquante ans. Pas convaincu du tout par l’art de Dostoievski, il a quand même lu Crime et châtiment au moins cinq fois, et il est probable qu’il en ait fait de même pour la plupart des livres qu’il commente ici. Il s’est aussi déjà copieusement exprimé contre les théories du « charlatan viennois » : Freud, qu’il épingle délicieusement dès qu’une digression lui en fournit l’occasion.

Vladimir Nabokov est un grand lecteur qui donne son avis sur des œuvres d’art, et officie strictement dans le registre des sensations. Sans douter de rien, et tout en étant conscient que certains (nombre ?) d’entre eux « cesseront de lire des grands livres une fois leur diplôme obtenu », il demande à ses auditeurs d’aller tranquillement effleurer « la forme la plus naturelle du frisson créateur : une soudaine image vivante formée en un éclair à partir d’unités dissemblables qui sont appréhendées tout d’un coup en une explosion cosmique de l’esprit. » On relira cette phrase pour comprendre que ce n’est là que sagesse de lecteur minutieux et assidu : une confiance absolue dans l’œuvre d’art comme expression de la vie. Disons-le encore : ces cours n’ont rien d’académique. Ils relèvent plutôt du commentaire éclairé, ils respirent la libre pensée. C’est aussi leur limite. Idéalement, Vladimir Nabokov les aurait réécrit et, plus probablement, ne les aurait jamais publiés.