Les récits ouvertement érotiques ont rarement les faveurs de la presse. Derrière son réflexe de vieille prude, celle-ci a au moins le mérite de faire barrière aux sombres navets dont le genre accouche souvent. Sauvons cependant du filet Les Aventures de Minette Accentiévitch, un court récit paru discrètement juste avant la dernière rentrée littéraire. Son auteur, Vladan Matijevic, est un poète et romancier serbe qui ne se contente pas des éloges émis par la critique à l’encontre de sa poignée de romans, parmi lesquels Ecrivain, de loin. De loin en effet, du haut de son donjon même, car l’auteur, dont les textes respirent le recul pris à l’égard de la vie moderne, affiche un style de vie moyenâgeux : sans télé ni journaux, il vit dans un bled paumé, aime zoner au café et (miracle) écrit encore au stylo ! Ces détails seraient anecdotiques s’ils ne transpiraient pas entre les lignes de ce récit carnavalesque des coucheries d’une nymphomane. Totale projection sur la page de son fantasme d’animal écrivain, Matijevic l’a écrit par jalousie pour ses collègues d’écriture, qui ont tous une « minette », une « chatounette » à eux qui « s’amuse avec leur souris » et « absorbe leur énergie négative ». Suite du délire en postface : « Il fallait que je trouve une minette. Je n’avais pas le choix, car de quelque reconnaissance qu’on me gratifiât, quelque argent que je pusse gagner, où que je partisse en voyage, je n’y prenais pas plaisir. J’ai traîné à moitié mort de par le monde, jusqu’au jour où j’ai compris que la solution, c’était une minette » !

La voici donc, sa Minette, enfin couchée sur le papier et décrite en élans comme on n’en fait plus : « Minette Accentiévitch a une tête et tout ce qui va avec. Les yeux, la bouche, et ainsi de suite. Des parties génitales aussi, bien entendu, ainsi qu’un estomac, un foie… ». Douée en amour, ladite Minette se donne volontiers à la première nuit (forcément), attribue chaque instant de bonheur au seul mérite hormonal et est à tel point rompue à la psychologie masculine qu’elle ne fait pas la différence entre un homme et une amibe. Bref, voilà un personnage vulgaire et abscons dont on se surprend pourtant à apprécier les frasques, aussi absurdes et répétitives soient-elles. Brebis galeuse aux yeux de sa mère, elle ne fait tourner son cerveau que pour choisir sa marque de cigarette. Mais, fantasme d’écrivain oblige, sa sensualité est à la hauteur de sa sensibilité à la musique et la poésie qui la font vibrer plus que quiconque. Les hommes qu’elle croise sont caricaturés d’un trait net et précis, rien que par leurs identités : Popaul Tchoukarchy, Lazare la Baignoire, le poète local Radé Proust… Cette chronique de coups de reins saupoudrés d’éclats poétiques respire bon la trivialité des récits d’époque baroque. Matijevic s’en donne à cœur joie et s’en tire correctement, sans prétendre à l’excellence. On tient là un drôle de spécimen de « court roman de chevalerie », tel que s’amuse à le vendre son éditeur. Sans chevaliers, certes, mais non sans grincements de lits entre lesquels l’auteur s’autorise même des charges critiques contre la mécanique administrative en Serbie. Foutraque, mais distrayant.

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