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4
sur 5

Voici l’histoire de « Willy Ame du Ciel », jeune homo bègue et timide qui débarque à New York au début des années 1980 à la recherche de son ami et amant d’enfance : Charlie 2Lunes. Le « Marais aux Loups » sera le lieu d’initiation des « chasseurs solitaires », lieu d’initiation ou plus précisément de « Reconnaissance », au sens tragique du terme ; un chemin vers la reconnaissance tragique qui s’effectuera en cinq années via la rencontre de personnages marginaux, attachants et baroques : Rose, Vrai-Coup, Ruby et Fiona. Un chemin baigné d’une mystique chamarrée, empruntée autant à la sagesse amérindienne qu’aux chakras hindous ou aux contes de fée, établissant les données d’une destinée à coup de phrases-clés systématiquement répétées : « Amor fati, présence complète, route rouge et route bleue, tout est mascarade, la compulsion lucide qui pousse à agir de manière polémique, l’espace intermédiaire, le mode voyage est la clef ».

L’idéologie de fond du roman de Spanbauer est typique d’une certaine crise de la société américaine, avec toute sa révolte simplificatrice et naïve, liguant les minorités contre l’ennemi suprême : le « patriarcat blanc » et son « minuscule cœur catholique ». On pourrait faire remarquer à Spanbauer que les soi-disant « Sales Connards Fascistes Blancs » autorisent tout de même les boîtes gays, ce qui aurait sans doute été inconcevable dans la société de castes de l’Inde ancienne ou à l’ombre d’un totem amérindien, et que malgré les justes et implacables reproches que l’on peut leur adresser, ils n’en restent pas moins les « fascistes » les plus libéraux que l’univers ait connu. On pourrait aussi signifier à l’auteur que la valeur authentiquement spirituelle de son patchwork mystique est fort douteuse, et que ledit patchwork s’apparente plus à une crise mystique adolescente qu’à une voie initiatique réelle ; le « minuscule coeur catholique » de Saint-François d’Assise ou de Saint-Jean de La Croix aurait beaucoup à lui apprendre sur le sujet, par exemple le fait que s’il rêve vraiment d’élévation spirituelle, il faudrait commencer par méditer un peu plus sur les secrets du Grand Mystère, et ralentir un peu la baise et la coke…

Un roman n’est néanmoins pas un essai philosophique, et le discours qu’il contient est mis dans la bouche de personnages réussis, qui touchent dans tous les cas, et dont la révolte et les repères néo-spiritualistes sont révélateurs d’une époque de désagrégation où l’homme tente vainement de reconstruire un sens à partir des ruines d’une civilisation déchue. La naïveté du discours est compensée par la violence et la cruauté shakespeariennes que révèle peu à peu le roman, ne laissant au final que des morts, des suicidés et des fous, selon les bonnes vieilles règles de la tragédie. Dans la ville des chasseurs solitaires est organisé autour d’une Reconnaissance et s’articule selon trois repères temporels : le temps du narrateur qui raconte l’histoire dans cette perspective de Reconnaissance finale ; le temps de cette histoire à New York, motivée par la quête de Charlie 2Lunes ; le passé de Will avec Charlie, qui nous révèle la raison même de cette quête. Narration parallèle de deux énigmes reliées entre elles, dont les résolutions communes arrivent vers la fin du roman dans une accélération brutale où la vérité prend le goût du meurtre, de l’inceste et de l’incendie. Final sanglant, sublime, tragique, avec pour toile de fond le virus du sida qui fait chez les proches de Will autant de ravages qu’une guerre sur une génération.