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3
sur 5

Un premier polar sauvage où il plongeait sans avertissement dans le brasier d’une mutinerie sanglante dans un pénitencier du Texas (L’Odeur de la haine, traduit chez Plon voici cinq ans et adapté au cinéma par le très inégal Alan J. Pakula) avait suffi à établir la réputation de Tim Willocks dans l’univers du roman noir. Souvent comparé à des pointures aussi imposantes que James Ellroy (lequel ne tarit de son côté pas d’éloges à son endroit), Andrew Vachss ou Norman Mailer, il mêle à son goût de la violence et du réalisme un attrait pour les différentes formes du dérèglement individuel et social qu’expliquent sans doute sa profession (il est psychiatre) et sa spécialité (il traite les junkies à Londres). On retrouve dans ces Rois écarlates le décor moite du vieux Sud américain qui servait déjà d’arrière-plan à l’excellent Bad city blues (également traduit à l’Olivier), cavale hystérique et brutale où s’entre-poursuivaient un révérend louche, une pute déloyale, un flic corrompu et un militaire psychopathe décoré dans des pages le plus souvent saisissantes. Quelques rescapés de cet épuisant ballet mené à coups de chevrotines sont au casting de ce revenez-y gothique et étrange où Willocks impose à nouveau un évident talent dans la restitution ou l’invention de mondes -réels ou intérieurs- d’une noirceur absolue ; Cicero Grimes en fait partie, toubib dépressif affalé au milieu des ordures ménagères dans la caserne orléanaise désaffectée qui lui sert d’appartement. Un avocat consciencieux et pas encore découragé par le fait que Grimes, perdu dans son coma neurasthénique, ne répond plus au téléphone depuis des semaines, lui apporte en main propre la lettre qui va tout déclencher. C’est à peu près au même moment que Lenna Parillaud, richissime quadragénaire éplorée qui s’occupe en torturant depuis une bonne douzaine d’années son mari enfermé dans un blockhaus du Mississipi, reçoit elle aussi un courrier capital. L’auteur commun des deux lettres ? Clarence Jefferson, monstrueux flic pourri que les lecteurs de Bad city blues connaissent bien et qui vient de brûler corps et âme dans un incendie. Sur la trame initiale d’une intrigue impeccablement maîtrisée (deux valises léguées par Jefferson et bourrées de documents compromettants pour une bonne partie de la classe politique et policière régionale) se greffe progressivement une histoire de filiation cachée et de vengeance sanguinolente, le cocktail final ne décevant pas en matière de violence pure et de destruction absurde. Si Tim Willocks n’a pas la main légère, il n’en fait pas moins preuve d’une impressionnante virtuosité dans la narration et la lente montée en puissance d’une sauvagerie qui culminera dans une scène finale à couper le souffle. L’atmosphère générale du roman, particulièrement troublante dans les premières pages, aurait toutefois gagné à plus de concision dans l’écriture : l’hyper-précision du romancier, bienvenue dans les paragraphes les plus violents, alourdit considérablement le texte ailleurs et noie un peu sa puissance sous les introspections pesantes des personnages. La crédibilité limite de certains éléments de l’intrigue, à commencer par la fidélité quasi-surnaturelle d’un sympathique pitbull adopté par Grimes, contribue elle aussi à limiter l’impact d’un polar par ailleurs implacablement efficace. On est sans doute encore quelques crans en-dessous des sommets ellroyiens rituellement invoqués, mais la singularité et l’efficacité de Tim Willocks en font assurément l’une des grandes figures du roman noir contemporain.