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2
sur 5

Parce qu’on ne commence à s’intéresser un peu aux personnages et à leur histoire qu’après plusieurs dizaines de pages, parce qu’on éprouve la tenace impression de s’embourber dans une intrigue en surplace, on se dit qu’Un monde ailleurs n’est sans doute pas le meilleur roman de Stewart O’Nan. Repéré avec Des anges dans la neige, confirmé avec le génial Speed Queen et salué pour l’ambitieux et vertigineux Le Nom des morts, l’Américain livre ici une saga familiale de facture on ne peut plus classique, certes menée avec une incontestable maîtrise, dont le rythme mou et l’argument banal amènent toutefois une question : O’Nan a-t-il vieilli tant que ça ?

Le tableau qu’il complète par petites touches et auquel il imprime, dans la longueur, d’imperceptibles modifications ne manque pourtant pas d’ampleur. Au début des années quarante, James Langer, professeur d’université, s’installe avec sa famille à Long Island : son couple traverse une crise profonde depuis qu’Anne, sa femme, a découvert sa liaison adultérine avec l’une de ses étudiantes. Des deux fils, seul reste le plus jeune, Jay, victime d’incessants cauchemars depuis que l’aîné, Rennie, est parti combattre les troupes japonaises dans le Pacifique. Jouant comme à son habitude sur plusieurs tableaux simultanés, tant chronologiques que géographiques, l’auteur implique également Dorothy, la compagne de Rennie (dont elle porte l’enfant), qui travaille à San Diego, et le père de James, qui meurt à petit feu, immobilisé dans la grande maison qui sert d’arrière-plan à ce complexe portrait familial et psychologique.

L’écriture sobre, économe et précise de Stewart O’Nan ne suffit pas à transcender un sujet d’une étonnante banalité : la mise en parallèle de la violence d’une guerre réelle et de celle d’un conflit intime, en reflet l’une de l’autre comme une métaphore mutuelle de l’éclatement, de la tension et de la souffrance, physique ou mentale, avec une multiplication de points de vue. Timothy Findley a raconté exactement la même chose dans Nos adieux (Le Serpent à Plumes, 1998), récit deux fois plus bref et autrement plus intense. Une mélancolie subtile, la douce nostalgie d’une Amérique d’une autre époque traversent certes Un monde ailleurs, dans lequel le romancier, grâce notamment à son sens du détail, restitue avec une certaine force les sentiments noirs qui secouent les membres de la famille Langer : haine et solitude, tristesse et espoir timide. Reste le pathos (il guette), les longueurs (douloureuses) et la patience descriptive (prodigieuse) d’un romancier dont on recommandera, plutôt que cette fiction magnifique et chiantissime, le saisissant Speed Queen, entre autres.