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D’un côté, Christine Angot, qui comme d’habitude divise la critique. De l’autre, Laurent Binet, qui provoque malgré lui une guerre de tranchées dans le VIe. Choisissez votre (vos) camp(s).

Pas de bonne rentrée littéraire sans une bonne polémique. N’importe quel prétexte fait l’affaire. Souvenez-vous, les années précédentes : rumeur absurde de plagiat, menace de procès pour telle ou telle raison, etc. En 2015, on est servi ! Il y a eu, déjà, la bataille entre Simon Liberati et sa belle-mère au sujet d’Eva, qui a occupé les chroniqueurs pendant une partie de l’été. Il y a aussi, commencée depuis des mois, la controverse au sujet du nouveau roman de Martin Amis, La Zone d’intérêt, qu’a refusé Gallimard (c’est, du coup, Calmann-Lévy qui le publie aujourd’hui). La presse se divise : ceux qui continuent de soutenir mordicus qu’Amis est un immense écrivain (voyez Didier Jacob, à l’Obs), et ceux qui commencent à se demander si ce roman n’implique pas qu’on revoie sa cote à la baisse, rétrospectivement (les Inrocks, apparemment, sont dubitatifs). Quoique en fait, non ; la presse ne se divise pas tant que ça, beaucoup de chroniqueurs préférant s’en tirer par une pirouette mi-chèvre, mi-chou du style : « Encore un roman qui ne laissera pas indifférent », et débrouillez-vous avec ça. Nous, par exemple : un tel adore, un tel déteste. (Vous en saurez plus dans les semaines qui viennent).

Angot, again
Mais la vraie division aujourd’hui dans le monde littéraire, vous le devinez, c’est autour de Christine Angot qu’elle se dessine. C’est chaque fois le même scénario : elle publie un roman ; les uns la mettent en couverture, parlent de romancière « extrême » (Télérama, cette année), « scandaleuse », « dérangeante », etc., et se plaignent que le camp adverse ne la prenne pas au sérieux ; les autres ricanent, raillent et défouraillent, sans comprendre comment les premiers peuvent aller si loin dans la faute de goût. Vous savez dans quel camp Chro s’est toujours rangé, inutile d’en rajouter ; à tel point qu’on n’a pas (pas encore ?) lu le nouveau, Un amour impossible, bien qu’il soit donné favori pour les prix, y compris les plus importants. Les journaux se répartissent à peu près comme à l’ordinaire, au vu des premières recensions : « pour », Télérama, les Inrocks, Libé, Le Monde (ainsi que Pierre Assouline, sur son blog) ; « contre », Marianne, l’Obs, d’autres à venir, certainement. Mais il se trouve que Mme Angot n’est pas toute seule cette année à diviser Saint-Germain. (Espérons qu’elle ne sera pas jalouse). Laurent Binet, avec sa Septième fonction du langage (Grasset), fait aussi parler de lui.

Rouge de rage
Motif ? Son polar intello, qui ressuscite le petit monde de la french theory dans l’ambiance bouillonnante de la fin 70/début 80, met en scène BHL et Sollers avec une belle impertinence (Sollers, à la fin, se fait couper les castagnettes, au sens littéral), ainsi que les Foucault, Althusser et autres Deleuze, sans la componction respectueuse avec laquelle on a l’habitude, en France, de les voir cités. Résultat : beaucoup toussotent de gêne ou de colère. Il paraît que le téléphone a sonné, chez Grasset, entre la direction générale et les bureaux de BHL, pour convaincre ce dernier de ne pas s’émouvoir, et que Josyane Savigneau, rouge de rage, se prépare à faire barrage pour lui bloquer la route du prix Décembre, où elle siège (rapporté par l’Obs). L’ennui, voyez-vous, c’est que le roman est excellent, vif, drôle, gonflé, potache dans le bon sens, plein de souffle et d’audace, d’invention et d’érudition (on peut le prendre comme une introduction type La linguistique structurale pour les nuls, en forçant le trait). Comment les anti vont s’y prendre pour dézinguer le livre tout en maquillant leur hostilité au fond derrière des arguments de nature littéraire, cela risque d’être intéressant à observer. (Voyez l’étrange pour/contre du Monde des Livres). Toujours est-il, donc, qu’une deuxième ligne de fracture s’est creusée cet été dans Saint-Germain. Saint-Germain coupé en quatre ! Quatre camps, en fonction des préférences. A vous de choisir, un peu comme dans les magazines de psychologie :

  1. Pro-Binet, pro-Angot. Vous êtes du genre conciliant / vous aimez ne pas prendre position / vous êtes influençable.
  2. Anti-Binet, anti-Angot. La littérature contemporaine ne vous intéresse pas / vous êtes de mauvais poil ces jours-ci / « Tout ça, c’est des trucs d’intello parisien » / « Je préfère découvrir des auteurs inconnus, dont personne ne parle ».
  3. Pro-Binet, anti-Angot. Vous avez de l’humour / vous aimez par principe qu’on se moque des vaches sacrées.
  4. Pro-Angot, anti-Binet. Vous n’avez pas d’humour / vous aimez par principe qu’on respecte les vaches sacrées.

Tiens, sinon, rien à voir, mais vous avez remarqué ? Nous avons réussi à écrire tout un article sur la littérature française contemporaine sans évoquer une seule fois Michel Houellebecq. A lire la presse des derniers temps en France (le feuilleton d’Ariane Chemin, l’interview-fleuve au Fig Mag, les 155887 papiers consacrés à ces papiers), on ne croyait plus que c’était possible.

A suivre…