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Naissance tragique (mort prématurée d’une mère éventrée pour l’en extraire, refuge dans la cuisse de son père), éducation sous le double signe du feu et de la pluie, toutes choses utiles à la bonne pousse d’un cépage, à Thèbes, le fils de Zeus et de Sémélé avait pour nom Dionysos. Confié aux nymphes, il fut également le dernier dieu à rentrer dans l’Olympe. Cette péripétie ne pouvait que le rapprocher des hommes. Affolant les Bacchantes dans les plaines brûlées de soleil et balayées par l’orage, cultivant les mystères du culte de la vigne, il vagabonda de contrée en contrée, semelles au vent et « godet » empli à la main. Plus de deux millénaires plus tard, en affirmant que la sauvagerie du Grand Pan est tout aussi nécessaire au grand art que l’harmonie du Sacré, Nietzsche (curieusement absent de ce volume d’anthologie) réévaluait le dionysiaque face à l’apollinien, renouant ainsi avec l’ordre de la tragédie. Aujourd’hui, à l’opposé du laborieux Prométhée, c’est plutôt l’ombre de Dionysos, figure emblématique d’un hédonisme enraciné, qui se projette sur les mégalopoles contemporaines.

Pour mieux « supporter le dégoût causé par l’absurdité de l’existence », l’homme dionysiaque plonge dans l’extase, passe par les voies du comique, et parfois la brutalité sauvage, selon le pouvoir donné à ses adorateurs (les trois peuvent se mêler en un laps de temps assez court). De fait, une relation existe bien entre le corps et la Beauté qui ne penche pas du côté de la mort ; et celle-ci peut passer par les voies de l’ivresse, l’acceptation d’éprouver la temporalité du corps, ce qui requière un humour souverain, surtout sur soi-même. Il est vraisemblable que Sébastien Lapaque et Jérôme Leroy, compilateurs et préfaciers de cette anthologie baptisée Triomphe de Dionysos, en fassent preuve. Nos deux hommes s’aventurent dans cette forêt de textes comme deux bûcherons lyriques, baladant leur petite mythologie portative, les poches pleines de volumes classiques écornés, afin d’offrir un tableau de l’ivresse jubilatoire, de Rabelais à Guy Debord, du Cantique des Cantiques à Georges Bataille (ceci en cinq parties également intéressantes ; le plaisir est évident pour le lecteur). Cette sensibilité nous semble toujours au goût du jour, même si les pratiques ont changé (en un mot : boire est un art). L’époque manque cruellement de style. Et les bons breuvages se font plus rares. Mais nous voyons aussi dans ces textes rassemblés une manière de prolonger un art de vivre. Ce n’est pas rien.