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Léo Ferré est mort. Quatre mots assassins « à vous faire chialer tant et plus », écrivait Robert Belleret dans Le monde du 16 juillet 1991. Cet article, en forme de déclaration d’amour, devait être suivi d’une très remarquable biographie, dans laquelle, grâce à une masse impressionnante de témoignages et de documents et grâce aussi à une parfaite connaissance de l’œuvre de Ferré, Robert Belleret invitait ses lecteurs à suivre pas à pas la vie de celui qui reste l’un des grands musiciens et des grands poètes de la seconde moitié du 20e siècle.

Il s’appelait réellement Léo, le petit pensionnaire du Collège Saint-Charles de Bordighera (Italie) où, pendant des années, des salopards avaient tellement abusé de son innocence qu’il garda toute sa vie un chien de sa chienne à tout ce qui portait soutane ou qui représentait le joug sous lequel il faut plier.

Encensé, vilipendé, on lui a reproché tour à tour ses cheveux courts, ses cheveux longs, son individualisme, ses engagements, ses Celtiques, sa Rolls, son cabotinage, sa réserve, son athéisme, sa ferveur… En deux mots : ses contradictions. La musique fut, dès l’enfance, sa grande passion. Il a composé plus de 300 chansons, un oratorio, un opéra. Il a dirigé des orchestres symphoniques: à Paris, à Liège, à Montreux, à Monte-Carlo…
Il était l’homme des amitiés fortes et complices : Jean-Roger Caussimon, Popaul Castanier… L’homme des amours fusionnelles et apocalyptiques: Madeleine, Pépée… L’homme des grandes rencontres artistiques et affectives : Edith Piaf, Catherine Sauvage, Germaine Montéro… Il est celui qui a révélé les poètes au grand public: Rutebeuf, Appolinaire, Verlaine, Villon, Baudelaire, Rimbaud, Aragon… Sans Ferré, on serait peut-être passé à côté de L’Affiche rouge… Il était Léo au grand cœur ; celui qui se faisait passer pour un mauvais coucheur, qui était capable d’engueuler son public et de faire sortir les contestataires de la salle ; mais qui faisait pleurer les vieux militants de la guerre d’Espagne, quand ils l’entendaient chanter Les anarchistes, à la Mutualité.

C’était un provocateur qui « disait Merde à Vauban et à quelques autres », qui criait « Vive l’Anarchie » à la fête de L’Huma en 1991 ; c’était un romantique, un poète maudit, qui disait Et basta, quand on voulait lui imposer des demi-mesures. Le 14 juillet 1991, il a pris la poudre d’escampette et s’en est allé. Vers où ? Chi lo sa ! Et puis, mourir un 14 juillet, quand on s’appelle Léo Ferré, n’était-ce pas un ultime pied de nez à tous les défilés militaires du monde ?