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3
sur 5

Mamzelle Libellule nous fourvoie un peu. Car des chatoiements mordorés de l’insecte on retrouve les traces un peu partout dans le roman de Raphaèl Confiant, réfléchis jusque dans la langue savoureuse qui porte le récit, mais de légèreté fragile, point.

D’abord la campagne martiniquaise, au Gros Morne, où Adelise va passer les dix-sept premières années de sa vie. Elle a pour seul ami de cœur un arbre aux feuilles vénéneuses. Le viol qui constitue la pierre d’angle de cette première partie est subi comme une fatalité, sans plus d’émotion. La mère vit seule et travaille aux champs de canne à sucre. Sa seule ambition pour sa fille est de la marier à un homme qui l’emmènera « vivre dans une maison qui n’aura pas la toiture en tôle ondulée ». Aussi, elle l’envoie « En-Ville », à Fort-de-France, rejoindre sa tante Philomène. Au Morne Pichevin, quartier bidonville déshérité de la fin des années cinquante, les règles sont strictes. Les hommes et les femmes ont des champs d’actions et de parole bien distincts, les couleurs de peau définissent des statuts inamovibles, et la débrouillardise, voire l’immoralité, sont des conditions de survie nécessaires. Adelise s’adaptera à cette nouvelle donne, même s’il lui faudra « faire la putaine ». Mais elle gardera la conviction qu’elle ne se perdra pas corps et âme dans les boues citadines.

Le roman s’enracine dans une terre souvent ingrate, mais dont le joug se porte avec fierté. Là s’opposent l’érotisation d’une culture lointaine et raffinée véhiculée par la langue française (des « blancs-France ») et l’âpreté des vies « nègres » en jachère. La poésie de la culture créole transfigure un fatalisme pesant par le pittoresque des scènes de liesse, des contes animaliers jubilatoires, l’omniprésence des sorciers et guérisseurs, la danse qui transporte. Découpé en quinze chapitres, le roman alterne récit distancié et narration directe, faisant écho aux sentiments de l’héroïne. Malgré l’amertume sous-jacente, les dialogues rivalisent de fulgurance, parfois franchement comiques, parfois tendres. La charge onirique des mots échangés par ces bouches sans avenir est une vraie bénédiction. Mais « ce qui doit se produire se produit toujours », le « Bondieu » a déjà tout prévu.

Raphaèl Confiant joue des mots avec virtuosité, nous servant une langue truculente, poétique et énergique qui va sublimer un scénario un tantinet misérabiliste. On s’attache forcément aux personnages hauts en couleurs et ancrés dans le réel qui peuplent son roman. Même si l’apparente gratuité d’un dénouement expéditif déçoit quelque peu, le parfum d’exotisme et de fraternité qui flotte encore longtemps après nous ramène curieusement à l’essentiel : une littérature puissamment évocatrice, et un festival pour les sens.