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Le musée Picasso à Antibes est un magnifique espace dressé face à la Méditerranée sur les remparts de la vieille ville. C’est également le premier musée Picasso de France et, malgré des moyens qui ne peuvent être ceux des grandes institutions parisiennes, un lieu d’expositions régulières de qualité qui offre aux visiteurs l’occasion de découvertes dans l’inépuisable fonds des archives du plus grand et prolifique artiste du XXe siècle. Les publications entreprises par la Réunion des musées nationaux à l’occasion de ces manifestations illustrent et complètent très heureusement les expositions. Plutôt que de viser une impossible exhaustivité, ou de se limiter à des reproductions d’œuvres qui ne figurent pas parmi les plus importantes du peintre, elles proposent dans de jolis petits ouvrages au prix très abordable des études précises qui éclairent une facette de l’œuvre et de la personnalité de l’artiste parfois peu ou mal connue.

Le volume Picasso et la presse est constitué, en regard des reproductions d’une grande partie des dessins qu’il a fait paraître dans la presse, d’un long entretien avec Georges Tabaraud, résistant puis secrétaire de rédaction et rédacteur en chef du Patriote, journal communiste créé à Nice au lendemain de la Seconde Guerre mondiale et qui devait cesser de paraître, pour des raisons économiques, en 1967. Il a connu Picasso dans les années 1950, au cours des fréquents séjours que celui-ci devait faire sur la Côte d’Azur avant de s’y fixer définitivement. Les souvenirs de G. Tabaraud sont d’abord ceux de l’amitié qui s’est instaurée entre les deux hommes : la chaleur de Picasso et la reconnaissance que son cadet lui témoigne à chaque page rendent le texte très émouvant. Mais c’est également un document précieux puisque, à l’exception des premières années de la carrière du peintre, pendant lesquelles il donne épisodiquement à des revues des dessins dans l’esprit de Toulouse-Lautrec, G. Tabaraud se souvient non seulement des dessins publiés par Picasso dans une presse presque exclusivement communiste mais aussi des répercussions qu’ils ont eues, des débats auxquels ils ont donné lieu, et des réactions de Picasso. Profondément convaincu que son art devait servir ses convictions en faveur de la paix et de l’amitié entre les peuples tout en restant libre, Picasso a fait de la presse le lieu d’expression de cet engagement. Non sans ambiguïtés, puisque cette liberté de ton, à laquelle il ne pouvait ni ne voulait renoncer, s’exprimait dans la presse d’un parti qui, sous Staline, prônait également une conception de l’art aux antipodes de celle de Picasso. Les conflits ne pouvaient manquer de naître, dont l’affaire du portrait de Staline à la une des Lettres françaises est une parfaite illustration. Plus que son art, c’est au nom et au renom de Picasso que le parti communiste était attaché. L’artiste en était parfaitement conscient et, sans rien abandonner de sa liberté, a fait de cette instrumentalisation sa dette aux causes qu’il défendait. Cette générosité de la part d’un homme que l’on présente trop souvent comme un égoïste apparaît encore dans l’envoi régulier d’un dessin au Patriote, auquel il offre également les droits, et qui permettra au journal de survivre quelques années. A travers un témoignage vivant, émaillé d’anecdotes amusantes, se dessine le portrait d’un artiste qui a transformé l’art moderne tout en restant d’une incroyable humilité face au monde et à la place qu’y occupe son art.

On retrouve, dans le livre Picasso et le théâtre le même parti pris de traiter un sujet dont l’ampleur, en raison de l’importance de l’artiste, dépasse les moyens du musée et les dimensions de la collection, à travers l’étude précise de la conception du décor de la pièce de Sophocle, Œdipe roi, créée par Pierre Blanchar en 1948 au Théâtre des Champs-Elysées. Pour Picasso, déjà célèbre et poursuivant une œuvre de peintre et de sculpteur, la création d’un décor de théâtre est d’abord un nouveau sujet proposé à une imagination débordante. D’où une ambiguïté entre le metteur en scène et l’artiste, fondamentalement de même nature que celle qui s’était installée entre lui et la presse engagée : Pierre Blanchar, tout en voulant le nom de Picasso sur l’affiche, attendait de lui un décor correspondant à sa conception de la pièce et ne risquant pas d’éclipser la mise en scène. Là encore, Picasso, sans renoncer à sa liberté, s’est plié au rôle qu’il avait accepté, modifiant ses projets, causant d’ailleurs une certaine déception dans la critique qui n’a pas retrouvé dans l’œuvre l’originalité de son auteur. Le texte de Marie-Noëlle Delorme montre la connaissance profonde, presque intuitive, mais aussi nourrie de voyages et de visites, qu’avait Picasso du monde et de la culture antiques. Elle est évidente, comme dans toute son œuvre, dans chacune des esquisses qui témoignent, s’il en était encore besoin, de l’extraordinaire dynamisme de l’élan créateur de Picasso. Une très fine analyse introductive de Pierre Daix sur le langage pictural tragique de Picasso et une synthèse des différentes participations de Picasso au monde du théâtre complètent un ouvrage finalement aussi complet qu’intéressant.